Hans Theys is een twintigste-eeuws filosoof en kunsthistoricus. Hij schreef en ontwierp tientallen boeken over het werk van hedendaagse kunstenaars en publiceerde honderden essays, interviews en recensies in boeken, catalogi en tijdschriften. Al deze publicaties zijn gebaseerd op samenwerkingen of gesprekken met de kunstenaars in kwestie.

Dit platform werd samengesteld door Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen). Het kwam tot stand in samenwerking met de Koninklijke Academie voor Schone Kunsten in Antwerpen (Onderzoeksgroep ArchiVolt), M HKA, Antwerpen en Koen Van der Auwera. Met dank aan Idris Sevenans (HOR) en Marc Ruyters (Hart Magazine).

Walter Swennen

Walter Swennen - 2020 - Pestkoppen en spinazie [FR, essay],
Tekst , 4 p.

 

 

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Hans Theys

 

 

Emmerdeurs et épinards

Du non-sens et de l’énigme dans l’œuvre de Walter Swennen

 

 

Ce n’est pas la première fois que j’essaie de parler du travail de Swennen. Pourquoi une énième fois ? Eh bien, parce que le travail et les idées de Swennen continuent d’évoluer. Qui se penche sur son œuvre est comme un piéton qui traverse la rue et qui adapte son allure à la vitesse d’une voiture de sport qui arrive en trombe. Dans le même temps, le conducteur du bolide adapte, lui aussi, sa vitesse et sa trajectoire, dans l’espoir que jamais les deux parties ne se rencontreront pour de vrai. Lorsque, à l’été 2016, je fais remarquer, à propos d’une peinture, qu’une partie a sans doute été effacée au white spirit, Swennen me répond sur un ton sec : « Je n’utilise jamais de white spirit ». Mais lorsque j’arrive, une semaine plus tard, devant sa porte d’entrée, je vois un petit billet portant mon nom coincé dans la sonnette. Je l’ouvre et j’y lis : « Suis parti 10 min chercher du white spirit. »

 

Comment pouvons-nous regarder l’œuvre de Swennen ? Avant toute chose, nous devons regarder les peintures mêmes, bien sûr, car « l’œuvre » ne consiste qu’en cela. Mais peut-être en découvrirons-nous plus dans ces peintures une fois que nous saurons comment nous pouvons les regarder ? Je pense ici, notamment, à un critique d’art reconnu qui s’est mis à compter dans tous les tableaux de Swennen combien de fois y figuraient des avions, des cigarettes et des crânes, pour en tirer des conclusions sur l’état d’esprit de Swennen et ses mobiles sous-jacents, sans jamais envisager l’idée qu’un motif puisse également être utilisé pour des raisons purement visuelles. La majuscule « T », par exemple, peut donner lieu à une organisation captivante de la surface, qui permet de peindre un Mondrian camouflé. L’image d’une voiture peut référer à l’impossibilité de peindre du mouvement. Et ci-dessous, je cite l’exemple du motif à carreaux, qui pourrait renvoyer à différents objets connus, mais qui, par sa simplicité, parle également du tissage de peintures.

 

 

L’emmerdeur et l’énigme 

 

Dans l’entretien « Hic Haec Hoc » (2016), Swennen raconte que l’historien d’art Paul Ilegems (né en 1946) l’avait qualifié d’ « emmerdeur » et de « pain in the neck », et qu’il trouvait cette caractérisation très réussie. Pourquoi ? Quand on pense à Socrate, qui se comparait à un frelon dans l’encolure d’un cheval endormi, alors on voit un rapport avec l’énigme et l’aporie : la pensée investigatrice qui tombe en panne et qui frappe le penseur avec stupeur. « Quand je réalise une peinture », me confia Swennen, « je transforme
le non-sens en énigme. » Je crois que nous pouvons considérer les peintures de Swennen comme une forme de pensée philosophique, qui se situe dans le prolongement de l’œuvre de Broodthaers, qui faisait des poèmes avec des objets. Les tableaux de Swennen sont des poèmes concrets, mais aussi des aphorismes philosophiques, issus de son apprentissage de la peinture avec Claire Fontaine (depuis ses quatorze ans), de sa formation de graveur à l’académie de Bruxelles, ainsi que de l’étude de la philosophie du langage anglo-saxonne et de la lecture de Nietzsche, Wittgenstein et Spinoza, sans oublier sa découverte des écrits de Freud, Lacan et Viktor von Weizsäcker au cours de ses études de psychologie à l’université.

 

 

Épinards et autre non-sens

 

Hier, j’ai demandé à Swennen ce que je ne devais certainement pas passer sous silence dans cet exposé. Y avait-il de nouveaux discernements susceptibles d’étendre l’énigme ? « J’aimerais que tu parles des blagues sur les épinards, que l’on peut retrouver dans deux notes marginales : l’une de Kierkegaard et l’autre de Freud », me répondit-il. Dans un post-scriptum aux Miettes philosophiques, Kierkegaard parle d’un homme qui plonge la main dans un bol d’épinards et qui, lorsqu’il se rend compte de sa distraction, déclare : « Ah, je croyais que c’était du caviar ». Dans une note en bas de page au quatrième chapitre de son ouvrage Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Freud cite la blague de l’homme qui plonge sa main dans un bol de mayonnaise et la passe ensuite dans ses cheveux. Face à l’étonnement d’un des convives, il s’explique : « Ah, je croyais que c’étaient des épinards ».

Dans ce cas spécifique, Freud trouve l’anecdote amusante parce que l’auditeur de la plaisanterie présume d’abord qu’un sens plus profond se cache derrière le non-sens (à l’instar du jeu de mots « Traduttore, traditore »), alors qu’en réalité, c’est un autre non-sens qui surgit. En effet, l’explication des hommes distraits est aussi insensée que l’acte expliqué. Dans la Grèce Antique, on élaborait des questions dialectiques qui conduisaient toujours la personne mise au défi à devoir admettre n’être sûre de rien. Seul celui qui est perplexe réfléchit en pleine conscience. Swennen m’a-t-il invité à mentionner les deux anecdotes sur les épinards pour présenter ses tableaux comme des énigmes visant à nous plonger dans la stupeur ? Ou a-t-il voulu exacerber notre perplexité pour protéger ses tableaux contre des lectures trop superficielles, qui prétendent déceler, derrière leur non-sens apparent, une « signification » secrète et profonde ?

 

 

Les peintures mêmes 

 

Si nous regardons l’œuvre de Swennen du point de vue de la technique picturale utilisée et à partir de l’histoire de l’art, plusieurs éléments sautent aux yeux. Nous voyons que toutes ses peintures, dans lesquelles on ne trouve pour ainsi dire jamais de modelage (la suggestion du volume par la représentation de l’ombre et de la lumière), se penchent sur ou se moquent de l’absence d’espace et de mouvement réels dans une peinture. Il s’appuie en cela (secrètement) sur les constats de Mondrian et (ouvertement) sur les expressionnistes abstraits, mais aussi sur nombre d’autres peintres qu’il admire pour diverses raisons (par exemple, Malevitch, Buffet et Malcolm Morley). La profondeur perspectiviste ou « réaliste » est remplacée dans ses œuvres par ce que l’on pourrait appeler la « profondeur picturale » : l’espace virtuel, visuel ou haptique qui naît de la juxtaposition, par exemple, du bleu fuyant et du rouge avançant ou de la superposition de textures différentes, où la texture la plus brute a généralement tendance à s’approcher de nous.

Qui regarde la peinture intitulée Blue Fills Gap (2015) et cherche une « signification », remarquera que le motif rouge en forme de carreau à l’avant-plan pourrait évoquer la porte grillagée d’un ascenseur et son cliquetis caractéristique, la structure de certains vitraux ou le bras d’une lampe de bureau ou d’un pantographe. Mais il s’agit aussi d’un motif né, tout simplement, du traçage de lignes qui se croisent et qui parle ainsi de l’acte de poser (peindre) des lignes sur un support. Qui plus est, le motif est rouge, de sorte que des trois interventions de l’artiste dans ce tableau, c’est celle-là qui semble se trouver la plus près du spectateur. Quant au bras du pantographe, il nous fait également penser au gant de boxe qui, dans une bande dessinée, bondit hors d’une boîte surprise, ainsi qu’au « Système D » (l’inécrivable Bible du bricoleur). Le motif semble donc aussi dire littéralement quelque chose sur la manière de peindre.

Comment cette peinture a-t-elle vu le jour ? Personne ne le sait, parce que Swennen « a l’impression de mentir quand il reconstitue la genèse d’une peinture », mais il se peut que ça ce soit passé comme suit : d’abord la toile a été déposée par terre et éclaboussée de peinture acrylique diluée et d’encre de Chine. Ce mélange a peut-être été légèrement remué. Il est possible que le tableau ait subi d’autres traitements encore. Puis, la peinture a séché, donnant un résultat final imprévisible. Un « trou » est ainsi apparu au milieu, un trou qu’il a fallu réparer et qui a été comblé à l’aide d’une grosse brosse et de la peinture bleu clair. Enfin, le « motif » rouge a été appliqué, comme une protection supplémentaire contre le trou sombre, ou en guise d’évocation d’un vitrail d’église, ou comme clin d’œil au pantographe, ou comme tout cela ou rien de tout cela. Parce qu’en définitive, on se trouve face à un tableau comme si on se trouvait face à un sphinx : il nous empêche de tomber dans le précipice, ou justement pas.

 

 

Le besoin atavique d’une identité

 

Hier, Swennen me confiait que son père adorait les mots du genre « ancestral », sans doute, parce que ce mot suscitait en lui un sentiment noble, par opposition au mot « atavique », utilisé comme injure, qui évoquait des caractéristiques primitives chez des gens moins nobles. Swennen cultive une prédilection semblable pour certains mots, comme « insincère », utilisé par Broodthaers, ou le mot « traquenard » qu’il avait souligné dans son exemplaire du livre de Freud sur le mot d’esprit. L’étalage snob de mots par son père contraste avec le dégoût de Swennen pour le lyrisme, c’est-à-dire l’acte de louer sentimentalement la cohésion harmonieuse de toutes choses, ainsi que pour l’« expression » associée de la soi-disant cohésion intérieure de quelqu’un. 

Swennen ne croit pas à l’existence d’une « identité » personnelle et encore moins à la possibilité d’une identité nationale. Il ne fait aucun doute que tout nationalisme n’est autre que la manifestation du besoin narcissique d’un « noyau intérieur », d’une « cohésion » ou d’un « sens », ce qui en soi est encore compréhensible, mais plus lorsque ce besoin est utilisé pour détourner les gens de questions plus impérieuses.

Les « communautés » se définissent par exclusion. Swennen n’a pas le sentiment d’appartenir à une seule communauté, mais bien à d’innombrables groupes enchevêtrés de gens qui partagent des intérêts semblables (des hommes grands, des femmes à barbe, des lecteurs de dictionnaire). Né Flamand, il a été contraint, à cinq ans, de parler français pour des raisons qui lui étaient totalement étrangères. Il n’est ni Flamand, ni Bruxellois, ni Wallon, ni poète, ni penseur, ni peintre, ni bête à concours. C’est pour cette raison que lorsqu’il y a peu, le prix de la Communauté flamande lui fut attribué, il décida de l’accepter pour l’offrir ensuite au PTB/PVDA en déclarant que « c’est le seul parti politique qui dans sa structure fasse abstraction de la division de la Belgique en différente communautés linguistiques ». Paul Ilegems avait raison, Swennen est un emmerdeur.

 

 

Montagne de Miel, 28 janvier 2020

 

Traduit par Michèle Deghilage