Hans Theys is een twintigste-eeuws filosoof en kunsthistoricus. Hij schreef en ontwierp tientallen boeken over het werk van hedendaagse kunstenaars en publiceerde honderden essays, interviews en recensies in boeken, catalogi en tijdschriften. Al deze publicaties zijn gebaseerd op samenwerkingen of gesprekken met de kunstenaars in kwestie.

Dit platform werd samengesteld door Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen). Het kwam tot stand in samenwerking met de Koninklijke Academie voor Schone Kunsten in Antwerpen (Onderzoeksgroep ArchiVolt), M HKA, Antwerpen en Koen Van der Auwera. Met dank aan Idris Sevenans (HOR) en Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Damien De Lepeleire - 2005 - Rare Chinese Landscapes [FR, essay],
Tekst , 2 p.




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Hans Theys


Rare Chinese Landscapes
Over een reeks schilderijen van Damien De Lepeleire



Damien De Lepeleire est né en 1965 à Bruxelles où il vit toujours. Ayant commencé à peindre très jeune sous l’égide du peintre Michel Frère et en utilisant des recettes du peintre Philippe Van Hooland, De Lepeleire gagne le prix de la Jeune Peinture à l’âge de 21 ans. Depuis lors il a développé une œuvre consistante et conséquente sous forme d’une suite de ‘séries’ consacrées à des sujets et à des techniques différents. Ainsi il a peint des séries comme ‘Anywhere out of the World’ (Brachot, Bruxelles, 1987), ‘Garçons’ (Brachot, Paris, 1988), ‘La famille’ (Ascan Crone, Hambourg, 1991), ‘Ne rêve pas!’ (D’Huysser, Bruxelles, 1996), ‘The Long March’ (Produits Frais, Bruxelles, 2002) et ‘Cover Versions’ (La lettre volée, Bruxelles, 2004).

Chaque fois le peintre se remet en question. Chaque fois il prend le risque de changer de sujet, de technique ou de style.

Le dénominateur commun de toutes les séries est le plaisir de la rencontre et de l’emploi libre de l’image. Damien De Lepeleire est un médiateur. Il découvre des tonalités, des modes, des trames, des images avant nous. Il va à leur rencontre, il les transforme, il les amène jusque à nous. En même temps il explore les possibilités de la technique, pour arriver à des images nouvelles, inattendues, légèrement tordues, toujours touchantes. Ainsi, le monde de la tradition et de l’histoire, la nostalgie même, se fond avec un monde de nouveautés, de nouvelles images et de nouvelles applications de techniques anciennes.

C’est en poursuivant ce chemin autodidacte, solitaire et profondément poétique qu’il a fait la rencontre, il y a seize ans, du peintre chinois Xiao Xia. Fruit de l’immense tradition chinoise, ce peintre était venu s’installer en Europe pour faire vraiment connaissance de la société occidentale et sa culture d’images. L’on comprend que les deux peintres avaient beaucoup à se dire et à se montrer… La série de dessins à l’encre actuellement proposés par le Musée d’Ixelles sont un hommage à ce singulier peintre chinois, qui a introduit Damien De Lepeleire à la peinture chinoise.

Les ‘Rare Chinese Landscapes’ nous rappellent les tableaux abstraits de l’exposition ‘Anywhere out of the World’ (1987) qui faisaient penser à des cartes géographiques et poétiques, surgissant d’une matière très riche et peintes avec des superbes couleurs. Elle nous fait aussi penser aux tableaux incroyables et minutieux de l’exposition ‘Ne rêve pas!’ (1996), inspirés des expériences visuelles du Op Art, et à la série ‘Cover Versions’, constituée de copies à l’aquarelle de pochette de disques qui ont été importantes pour l’artiste.

C’est surtout dans cette dernière série que l’on pressent la besogne éternelle de Damien De Lepeleire, où une humilité par rapport au sujet de la peinture est combinée avec des interminables recherches techniques et une grande volonté de créer des peintures généreuses. En effet, rien de plus comique, au niveau de l’image, que ces copies à l’aquarelle d’images très connues et mondialement répandues. Mais grâce à leur célébrité, ces images nous permettent justement de discerner l’ajout personnel du peintre, qui forme la nature du tableau. Finalement, l’effet des aquarelles se fond avec nos souvenirs personnels liés aux pochettes de disques.

Damien De Lepeleire est un passeur entre l’image originale et le spectateur, mais aussi entre le spectateur et ses souvenirs.

Contrairement aux ‘Cover Versions’ les ‘Rares Chinese Landscapes’ nous donnent peu d’information concrète, mais d’une façon semblable elles essaient de nous révéler le plaisir de peindre, le plaisir de la technique, le plaisir de l’encre, de l’eau et du papier et, finalement, le plaisir infini de la projection. Ce sont des aquarelles agrandies, posant en tant que telles, nous invitant à rêver en partant d’images et de souvenirs plus discrets.

Borges a écrit qu’un livre est un miroir qui nous montre chaque fois un autre visage. Peut-être cette phrase nous aiderait-elle à apprécier les ‘Rares Chinese Landscapes’ de Damien De Lepeleire. Fruits d’une technique à l’encre proche de l’aquarelle, cette série de dessins nous met en présence de l’art visuel ramené à l’essentiel. Nous voyons des taches. Nous sommes invités à en savourer la facture, mais nous sommes aussi invités à fantasmer.

Bal, ballet ou ballade? Connaisseurs et amateurs y trouveront et retrouveront plaisirs manifestes et discrets, amour de l’image et de la matière, générosité et simplicité.

‘C’est de l’encre de chine et de l’eau qui se sont lentement évaporés,’ raconte De Lepeleire. ‘Malgré qu’on pressent la rapidité du geste et l’immédiateté de la trace, il s’en dégage aussi une minéralité ancestrale… Comme une coupe de marbre… Les deux effets sont dus à l’eau. La technique que j’ai utilisée doit beaucoup à ma rencontre avec le peintre Xiao Xia, qui m’a fait découvrir la peinture chinoise, notamment les Tang. C’est la haute époque du paysage chinois qui après n’a cessé d’être copié.’

Ce sont des dragons, des paysages nocturnes et aquatiques, des montagnes dans la brume, des voiles, des lueurs, de la poussière, des aventures. Ce sont des radiographies, des traces, des vues, des panoramas, des détails. Ce sont des photos faites avec des objets posés sur le papier, ce sont des taches de vin noir, c’est de la boue, ce sont des cristaux. Discrètement nous y retrouvons les fantasmes de Joë Bousquet et de Klossowski, la drôlerie sérieuse de Satie, le délire réfléchi de Nabokov et la clarté et l’humour de Warhol.


Montagne de Miel, 26 septembre 2005