Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Guy Rombouts - 2011 - Goed, snel en helder wit [NL, interview],
, 11 p.




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Hans Theys


Du blanc rapide, transparent et bon
Un entretien avec Guy Rombouts



Guy Rombouts (°1959) habite deux impressionnantes maisons mitoyennes. Il les a associées en y créant de magnifiques vides surmontés de grandes coupoles lumineuses. Dans cette maison de conte de fées, au sein de laquelle la présence des deux escaliers originels autorise une promenade architecturale sans fin, se trouvent des dizaines de milliers d’objets empilés, rassemblés, triés, mis à plat, posés ou suspendus, parmi lesquels des centaines de sculptures légères, d’assemblages, d’empilements et de mobiles. Rombouts collectionne aussi des objets ronds. A cet ensemble appartiennent une centaine de boules de pétanque avec lesquelles il a effectué deux accumulations. Des billes de toutes les couleurs, de toutes sortes de verres et de tous formats se repèrent partout, mais aussi des objets en verre comme des carafes, des bocaux, des plats, des bouchons de bouteille et des objets dont il est difficile de déterminer la fonction originelle. Parmi les autres objets visibles se retrouvent des chaînes, de multiples branches et rameaux souvent avec des épines, des pelures d’oranges séchées et recourbées, un brin d’herbe suspendu en biais, des plumes d’oiseaux bercées par l’air, des ressorts, des têtes-de-loup en métal pour ramoner les cheminées, les chiffres d’une cible de fléchettes, des cages, un tronc d’arbre évidé, des ciseaux, des graines, des noix, des cymbales, des cloches, des clochettes, des xylophones, des guimbardes, etc.
          Les objets ont souvent une structure assemblée et sont comme de fines veines qui rendent présent l’espace les entourant. Ensemble, ils évoquent l’univers de la différence, de la diversité, de la variation éternelle et de l’agglomération la plus élégante possible. Les objets faits maison semblent être nés de rencontres. Souvent ils possèdent des orifices auxquels sont accrochées d’autres choses comme ces piquants de hérisson au sein d’une éponge marine pétrifiée.
          La grâce de ces centaines de petites œuvres d’art ne peut être décrite. Elles possèdent cette étrange et vivante légèreté que l’on ne rencontre guère dans les expositions d’art et sont, en cela, similaires aux installations expérimentales réalisées par Ann Veronica Janssens à son domicile et qui, dans un environnement muséal, tendent à devenir présomptueuses. Ce sont ces œuvres qui m’incitent depuis déjà de nombreuses années à considérer Guy Rombouts comme le meilleur sculpteur de notre pays. Mon opinion n’a sans doute pas beaucoup d’importance mais j’ai récemment entendu que le sculpteur Anthony Caro, en visite au M HKA, avait confié lors d’un entretien avec son ancien directeur Flor Bex que les sculptures de Guy Rombouts étaient celles qui l’avaient le plus marqué.

Rombouts me raconte qu’il impressionnait dans les années 1960 les jeunes filles en leur confessant que, assis sur un tabouret et à la lumière du jour tombant, il laissait pendre son sexe dans le calice d’une tulipe noire en attendant qu’il soit doucement enserré par les pétales de la fleur ; que de petits oiseaux tapissaient l’intérieur de leur nid avec du duvet de chat ; et qu’il connut enfant quelqu’un qui venait des Tropiques et qui lui racontait qu’il serait rapidement devenu chauve s’il n’avait découvert à temps près de son lit une grosse araignée qui faisait son nid à l’aide des cheveux qu’elle venait lui prélever la nuit. Ou un émigrant américain issu d’une contrée lointaine en Chine enfermé pendant trente ans dans une institution psychiatrique parce que les psychiatres de service avaient confondu son dialecte incompréhensible avec le bavardage délirant d’un fou. Et deux Hollandais que Rombouts a connu personnellement, qui reçurent dans l’assiette de leur déjeuner en Italie de véritables yeux de chevaux après la difficile commande d’œufs sur le plat… (En Néerlandais un œuf sur le plat s’appelle un œil de cheval.)

Rombouts est né durant l’équinoxe d’automne de l’année 1949. Il a grandi à Geel. Lors d’un de nos entretiens en 1998, il me racontait que la tolérance dans cette petite ville à l’égard des gens se conduisant de manière inhabituelle l’ont rendu conscient d’une liberté qui, plus tard, a pris la forme d’une œuvre et d’une manière d’être personnelles. Le père de Rombouts possédait une imprimerie que son arrière-grand-père avait, en tant que maître, reprise du précédent propriétaire démuni de descendance. Il était également l’éditeur du Journal de Geel (Nieuwsblad van Geel). Rombouts a d’abord étudié la typographie pour pouvoir reprendre plus tard l’imprimerie et le titre. Jusqu’à ses trente ans, il a hésité entre les deux vocations. S’il est une pensée à la base du texte que vous êtes en train de lire, c’est ma conviction que Rombouts n’a finalement pas réalisé de véritable choix mais que la création du Azart lui a permis d’être artiste tout en restant loyal au métier de son père.

Deux choses apprises aujourd’hui renforcent cette conviction. Il y a quinze ans, alors que nous regardions un noisetier, Rombouts me racontait qu’il possédait quelque part une parcelle de terrain sur laquelle poussaient de nombreux noisetiers. Aujourd’hui, conversant à propos d’une plume de paon qu’Ann Veronica Janssens me rapporta un jour de Bali, il me raconte que son père avait placé des paons sur cette parcelle et qu’il y eut jusqu’à cinquante de ces oiseaux qu’il fallait aller nourrir en hiver. « Ton père partait-il nourrir les oiseaux pour pouvoir s’éloigner du domicile familial ? » m’enquiers-je. « Non », répond Rombouts, « mes parents le faisaient ensemble. Ils étaient très heureux… »

La deuxième chose que j’ai apprise aujourd’hui, c’est que Rombouts, à l’âge de 16 ans, remplissait déjà soigneusement des carnets à l’aide de trouvailles graphiques et typographiques, de dessins abstraits, de courtes références à la littérature et d’autres éléments qui constituent un prélude à son œuvre actuelle et au Azart.

Rombouts : Je ne l’ai jamais envisagé de cette manière mais tu pourrais avoir raison. J’ai beaucoup collaboré au Journal de Geel lors des dernières années au cours desquelles mon père en a été l’éditeur. Il fallait constamment être à la recherche de textes. Je trouvais cela stimulant, mais j’étais submergé par la prise de conscience que tout avait déjà été dit. Je ne comprenais pas ce qu’il était encore possible d’apporter chaque semaine. Les gens sont sursaturés d’informations et dans le même temps sous-informés. Il y a sans cesse quelque chose de neuf à apprendre mais dans le même temps peu d’informations à trouver. Je trouvais difficile de se heurter à un tel univers.
          Les paons dorment haut dans les arbres car ils ont peur des tigres. A partir d’un certain âge, les poussins doivent eux aussi dormir dans les arbres, même s’ils ne savent pas encore voler. Ils grimpent sur le dos de leurs parents, tentant de trouver leur équilibre tandis que, dans une spirale abrupte, le gros oiseau s’envole vers le sommet de l’arbre dans lequel ils dormiront. Une perte d’énergie considérable en réalité, parce qu’ils ne savent pas qu’il n’y a pas de tigres dans nos contrées. Au Moyen-Âge, la viande de paon était considérée comme une friandise. Je n’ai jamais mangé de viande de paon. Toi oui ?

- Quand as-tu créé, découvert, inventé le Azart ? Était-ce à l’âge de trente ans ?

Rombouts : Je ne m’en rappelle plus. En 1978 ou 1979, je pense. Quel âge avais-je alors ?

- Trente ans.

Rombouts : Ce fut une sorte d’effet eurêka. Je me souviens encore d’avoir sauté sur mon vélo pour raconter à un copain barman que j’avais inventé quelque chose.

- Tu m’as un jour confié que ton père n’avait jamais écrit ce qu’il pensait véritablement.

Rombouts : Il avait l’intention, pour le dernier numéro du journal, de rédiger tout ce qu’il n’avait jamais pu dire. Nous allions publier un dernier numéro anarchiste. Mais une offre de reprise du journal fut soudainement faite. Quelqu’un souhaitait racheter le titre. Nous nous sommes tus pour l’argent. (Rires.) En 1953, année du centenaire du journal, une grande fête fut organisée. Si grande que je m’en souviens encore. Floris Prims, à l’époque archiviste municipal d’Anvers et fréquent contributeur du journal, y a prononcé un discours. Il n’était pas seulement un antifasciste féroce, mais aussi un belgiciste. Mon grand-père avait failli être exécuté en raison des derniers numéros publiés juste avant l’arrivée des Allemands. Ils l’ont arrêté et placé sur le marchepied d’une auto. Âgé de soixante ans, il a du s’y tenir debout jusqu’à Turnhout. Il parlait bien allemand : c’est ce qui l’a sauvé. Pendant la guerre, le journal fut interdit de publication. La liberté de communication n’est jamais une évidence, surtout lorsque la pression politique s’accentue.

- Internet est l’une des choses dont je souhaite parler aujourd’hui. Tu m’envoies parfois des liens vers des sites passionnants ou de magnifiques petits films. Je comprends maintenant le lien avec le journal.

Rombouts : Oui, cette éternelle recherche de textes à publier, que j’ai toujours trouvée agréable. Auparavant, cela demandait énormément d’énergie pour découvrir des sources captivantes. Tandis qu’à l’heure actuelle, tout atterrit de soi-même dans ton assiette.

- Comment le jeune homme que tu étais s’est-il intéressé à l’art ?

Rombouts : Lorsque j’avais 16-17 ans, je lisais énormément et passais le temps avec les lettres. Je réalisais des petits livres. Je ressemblais à un fou s’occupant de choses très minimales. J’étais seul. Lorsque j’ai découvert la galerie Wide White Space, j’ai eu la sensation d’être chez moi. Cela a empêché mon suicide.

- Une de tes œuvres de jeunesse est une feuille de papier blanc portant l’inscription ‘Kn k alsjblf de klnkrs trgkrgn? Dank u.’ [st-l pssbl d m rndr ls vlls? Merci.]

Rombouts : Oui, cela a aussi à voir avec l’imprimerie, naturellement.

- Une autre œuvre de jeunesse est un assemblage de petits objets trouvés sur la plage. L’assemblage forme la phrase ‘Wat zal de zee al opwerpen?’ [Que va nous imposer la mer ?]

Rombouts : Je trouvais ces choses au niveau de la ligne de marée haute lorsque j’étais à la plage en compagnie de ma mère. L’œuvre est faite de coquillages et de bâtonnets. Et aussi d’une moitié de crayon de bois. C’est Narcisse Tordoir qui la possède aujourd’hui.

- Je suis en train de feuilleter un cahier à carreaux en forme de livre et recouvert de lin que tu as réalisé à tes seize ans. Ce n’est en réalité pas un cahier mais un livret recouvert de lin. En fait, je ne sais pas comment on peut appeler cela. Sur chaque page se trouve un dessin, une trouvaille graphique, une citation, une pensée… On y trouve parfois aussi des références littéraires : « L’herbe rouge, l’oiseau bleu, les amours jaunes ». [en français dans le texte, n.d.t.]. Ou des phrases comme ‘Wat ge denkt, dat wordt ge.’ [Ce que tu penses, tu le deviendras.]
Tu réfléchis parallèlement tout au long du livret aux possibilités graphiques des couleurs primaires, rouge, bleu et jaune. Pour l’invitation de ton actuelle exposition à Dendermonde tu as utilisé ces mêmes couleurs pour distinguer les différents lieux de l’exposition. La continuité est surprenante…
Je trouve ceci un bon plan : « Les étiquettes scolaires rouge et bleu existent déjà. Imprimer des jaunes ? » Ou ceci :

soupe à la tomate
noix de beurre
assiette bleue


Rombouts : Il s’agit à nouveau du rouge, du jaune et du bleu, dans l’ordre des couleurs de l’arc-en-ciel. Aujourd’hui, je choisirai un autre ordre. Il est plus pratique de commencer avec l’assiette puis d’y mettre la soupe et le beurre. (Rires.)

- Tu as un jour réalisé une exposition avec un alphabet constitué de denrées alimentaires.

Rombouts : À De Appel à Amsterdam. Le tableau Les cinq sens de Theodoor Rombouts du musée des Beaux-Arts de Gand constituait le point de départ de l’exposition. Un menu imprimé à l’aide d’encre dorée servait de guide.
Sur une longue table étaient disposés des aliments dont le nom néerlandais est composé de trois lettres. Aal (anguille fumée), gel (gélatine faite maison), ham (jambon), uur (mamelle), nek (cou de poulet), lof (feuille d’endive), vla (crème), mop (pâtisserie), wei (reste liquide du lait caillé), cru (bon vin), zee (de l’eau de mer pure : Lima en vendait), etc. Ces aliments étaient servis à volonté durant le vernissage. Il y avait dans l’exposition une rangée de récipients contenant un échantillon de chaque produit. Ces échantillons étaient remplacés tous les jours. Le soir, je venais manger les restes.
Les odeurs se trouvaient dans des bouteilles au bouchon de liège coloré. Tu connais Harry Ruhé ? Si tu souhaites contacter Wim T. Schippers, tu dois le faire par son intermédiaire. Il m’a récemment laissé savoir qu’il allait rédiger un ouvrage sur l’art et la gastronomie. Il avait vu mon exposition et m’a contacté pour savoir si j’en avais des images. Des photos, j’en ai : il y en même une sur laquelle il est visible. Mais je ne lui ai pas répondu parce que je n’ai pas réussi à retrouver les images.

- Un alphabet de goûts, cela fait penser à Des Esseintes qui composait des scènes oniriques à l’aide de parfums. Les odeurs concrètes menaient à un univers de suggestion effrénée.

Rombouts : J’aime ce passage des Voyages de Gulliver dans lequel des savants discutent entre eux en montrant des objets.

- Tu as aussi créé une constellation sculpturale dans laquelle tu as écrit les noms de termes musicaux avec des objets.

Rombouts : X et Y. Une liste alphabétique qui prend la forme d’une longue rangée d’objets. Chaque terme musical est écrit grâce à une combinaison d’objets. L’œuvre était a été montrée au M HKA pendant l’exposition retraçant l’histoire de l’ICC. Chaque terme est constitué d’autant d’objets qu’il y a de lettres dans le nom concerné. La plupart des objets sont des choses bizarres et innommables. Martelando est ainsi écrit avec des objets de métal réalisés au marteau. Elevato est constitué de choses suscitant un sentiment noble une fois rassemblées. Bizarro est fait d’objets étranges. L’œuvre a aussi été exposée à Dublin. Quelqu’un a réalisé à cette occasion un dessin précis de chacun des objets et les a compilés dans un livret.

- Une grande partie de ton œuvre part du Azart : un alphabet que tu as créé toi-même, dont les lettres sont basées sur la forme d’un objet dont le nom commence par la lettre concernée. Le ‘z’ a ainsi la forme d’un zigzag, le ‘m’ la forme d’un méandre.

Rombouts : J’ai cherché des appellations de lignes reconnaissables ayant des noms qui commençaient par la même lettre en français, anglais et allemand.

- Tu sais que les Chinois ne comprennent pas le mot ‘méandre’. Le Azart n’est pas une langue mais un alphabet : un moyen de transformer en images des sons, des noms ou des concepts. L’objectif était de créer un alphabet qui puisse être lisible de manière concrète et avec lequel une forme puisse être donnée, à l’aide des lignes, à une chose nommée.

(Rombouts prend un bloc de papier brouillon jauni et commence tranquillement à écrire en traçant des lignes précises et fluides. Je reconnais les lettres de mon prénom. Il écrit mon nom trois fois. Les lettres forment d’abord un paysage, puis un personnage, puis une maison.

Rombouts : Avec un peu de chance il est possible de donner une forme sensée à un mot. Cela réussit parfois du premier coup, d’autres fois il faut recommencer. Le résultat est de temps à autre très surprenant. Le Azart m’a aussi délivré de l’angoisse de la feuille blanche. Fini l’horror vacui… Je n’ai jamais encore écrit cette expression. Je suis curieux de savoir quelle forme elle peut prendre…. (Il commence à dessiner).

- Ce qui me fascine dans le Azart et qui est bien visible sur ton magnifique site web, c’est cette possibilité de générer un nombre infini de formes, ne serait-ce que parce que tu as attribué à chaque lettre une couleur dont le nom débute par cette lettre. Cela me touche aussi que tu sois resté fidèle à ton père par l’intermédiaire du Azart. Tu n’as finalement pas choisi entre l’imprimerie et la vie d’artiste, tu les as imbriquées.

Rombouts : Peut-être. Le fait que l’on ne puisse pas être libre de faire ce que l’on souhaite était ce qui m’effrayait dans le métier d’imprimeur ou d’éditeur d’un journal local. Si, dans un éditorial, je comparais la publicité avec le paysan Vranckx qui fait avancer son âne en lui tendant une carotte, nous recevions trois lettres de trois paysans différents qui s’appelaient Vranckx et qui regrettaient d’avoir été maltraités.

- Ta qualité de fils unique te destinait à reprendre l’imprimerie familiale. Tu lisais énormément, tu aimais le métier d’imprimeur et tu faisais des dessins, des projets typographiques et des livres où tu trouvais plus de liberté que dans le journal.

Rombouts : Je ne trouvais aucun endroit pour montrer toutes ces choses. Je ne connaissais personne qui faisait des trucs pareils. Jusqu’au jour où j’ai découvert le travail de Marcel Broodthaers à la Wide White Space.

- Comment as-tu appris à connaître la galerie ?

Rombouts : Mon amie Linda Greeve y travaillait.

- Plus tard, tu y as exposé.

Rombouts : En 1978. La galerie n’existait plus, mais Anny De Decker continuait à publier des éditions. Deux amis, Philippe Van Snick et Jef Somerlinck, souhaitaient éditer un magazine. Il n’y eut finalement qu’un seul numéro, que j’ai imprimé.

- Ta première exposition individuelle a eu lieu à Ruimte Z. Tu y montrais une série d’objets dont le nom néerlandais était constitué de trois lettres. Aal, bol, col, das, els, fez, gom, hak, iep, jas, kam, lok, mat, net, oog, pil, q, sla, tol, urn, vla, wig, x, yen, zin. Tu avais peint les mots sur la fenêtre de manière à ce qu’on puisse les voir en même temps que les objets. Pendant le finissage, tu es descendu nu d’un taxi, es entré dans la galerie, t’es habillé, as ramassé tous les objets et quitté la galerie.

Rombouts : L’œil (oog) n’a pas été facile à trouver. J’ai essayé d’acheter un œil de verre. La vendeuse au comptoir cherchait un œil de la bonne couleur. « Mais vous n’avez pas perdu d’œil » m’a-t-elle dit, incrédule. Quant à la phrase (zin), il s’agissait de « Je n’ai pas envie / Je n’ai pas de phrase » (Ik heb geen zin). La première chose que j’ai faite lorsque je suis rentré nu dans la galerie fut de mettre une gomme dans ma bouche de manière à ce que je puisse pointer du doigt ma bouche pleine si quelqu’un me posait une question. Ensuite, j’ai passé la jupe. La salade avait pourri et je l’ai placée dans l’urne.

- En 1982, tu ouvres à Anvers une nouvelle exposition avec des objets, à la galerie Zeno X cette fois. En 1979, tu y avais maintenu humide un carreau de trottoir un dimanche entier (de 8h à 12h et de 13h à 17h).

Rombouts : Avec un fin pinceau chinois.

- L’exposition s’intitulait en néerlandais « Mille et une choses de 18 francs déguisées en alphabet » (Duizend-en-één dingen van achttien fr. vermomd als alfabet). Sur l’invitation figuraient des citations issues de 26 livres, classées suivant l’ordre alphabétique du nom de leur auteur (Adé, Boon, Canetti, Dagerman, Eliade, Faulkner, Gombrowicz, Hildesheimer, Isherwood, Jarry, Koestler, Lautréamont, Meyrinck, Nabokov, Ouspensky, Pavese, Queneau, etc.) Dans la galerie, tu avais réparti en 26 groupes les objets avec lesquels tu avais construit des lettres. Le ‘z’ était constitué d’objets dont le nom néerlandais commençait par cette lettre : zeef, zangboekje, ziekenkasboekje, zinkpoeder, zwemvlies, zegellak, zink, zakje, zeilwedstrijdreglement, zakagenda, zaag, zeepbakje, zoethout, zeefdruk, zilverpapier, zandvorm, zelfklevende etiketten, zakkalender, zeewier, zoutvat, zoom, zalfdoos, zemelen, zeep, zonnebril, zwemvlies, zeefdruk, zwei, zeep, zwerfkei, zeep, zijdepapier, zool, zakdoek, zeel, zakomslag, zelfklever (passoire, livret de chant, livret de sécurité sociale, poudre de zinc, palme, cire à cacheter, zinc, poche, réglement de compétition nautique, agenda de poche, scie, bac à savon, réglisse, sérigraphie, papier alu, moule, étiquettes autocollantes, calendrier de poche, algue marine, tonneau de sel, ourlet, boîte à pommade, sons, savon, lunettes de soleil, palme, menhir, papier de soie, semelle, mouchoir, enveloppe, vignette).

Rombouts : Une autre exposition chez Zeno X, un an plus tard, portait un titre en français : « La grande exposition de l’A ». Elle consistait en mille et un objets susceptibles de me faire dire « ah » ou « ha » quand je les voyais quelque part. Au début de l’exposition, les objets étaient placés au sol de manière à former un grand ‘A’ négatif. J’avais attaché une ficelle formant un nœud coulant à chaque objet de sorte que l’on puisse les pêcher. Mais toutes ces cordelettes commençaient si bien à s’entremêler qu’il était devenu impossible de les pêcher. C’est pour cette raison que j’ai ensuite enveloppé toutes les ficelles autour des objets et réalisé un ‘A’ positif. J’ai dans un troisième temps accroché tous les objets à une corde sous la forme d’un ‘A’. Un beau jour, j’ai pris ce faisceau et l’ai fait tournoyer longtemps dans les airs avant de l’abandonner. Le faisceau a commencé à tourner sur lui-même dans la direction opposée et à s’ouvrir lentement, comme un derviche. Anny De Decker qui avait sur elle une caméra Super-8 a filmé ce moment. Une image magnifique. Mais le plus beau, c’était le son : un tintement incroyable et inédit de centaines de petits objets en verre, métal, bois, carton ou papier. A la fin de l’exposition, les objets étaient de nouveau au sol et il était de nouveau possible de les pêcher. Sur cette photo, c’est John Körmeling que l’on voit en train de pêcher.

- Il existe une photo de toi et Panamarenko auprès de son De Tomaso, juste après son acquisition de plusieurs des 1001 petits objets.

Rombouts : Oui, je suis probablement le seul artiste à avoir jamais vendu quelque chose à Panamarenko. (Rires). Il existe aussi un livre dans lequel les 1001 objets sont reproduits. Ils étaient tous numérotés. Je les ai photocopiés au format A3 et j’ai ensuite créé un gros livre carré avec toutes ces images. Frank Demaegd a acheté le livre, avec tous les objets restants. J’aimerais bien exposer encore une fois cet amas… Maintenant que je raconte cela, je dois repenser à cette phrase magnifique du Schilder-Boeck de Karel van Mander : ‘Het is een kunst goeie soep te maken van raapstelen’ (C’est un art de faire de la soupe à la verdure de chou.)

- Pourquoi trouves-tu cette phrase belle ?

Rombouts : Elle précise qu’on ne fait pas d’art dans le vide. La plupart du temps, il s’agit de construire à partir de ce qui est déjà présent, en glanant et en volant des choses anciennes et neuves. Mais il est naturellement important d’y ajouter quelque chose de personnel pour faire une bonne soupe. Glaner et voler ne sont pas suffisants. Tu t’en rends compte avec les gens du monde de la mode et de la publicité qui viennent se servir dans le monde de l’art. Il existe bien sûr aussi des choses plus passionnantes dans la mode et la publicité que dans l’art. On ne peut pas généraliser.

- Je trouve cela une très belle phrase : « Un couteau sans lame dont le manche fait défaut ». C’est le titre de l’une de tes œuvres. Un autre titre est composé des prétendus derniers mots de Goethe : « Plus de lumière ». L’œuvre est elle-même magnifique : un arbrisseau asséché, à la cime duquel sont visibles des branches coupées placées à l’horizontal, est présenté renversé au sol et supporte, les racines en l’air, une motte de terre sèche qui a conservé la forme d’un pot de fleurs. Des miettes de terre tombées au sol forment une ombre artificielle dans laquelle tu as écrit le titre de l’œuvre en Azart. La terre qui continuera de tomber effacera progressivement ce titre. Cela me fait penser à l’œuvre « Le vide est la forme, la forme est le vide », pour laquelle tu exposes aussi bien les mots découpés que leur forme négative restante. Ou à une performance réalisée sur le trottoir du Palais des Beaux-Arts à Bruxelles au cours de laquelle tu écrivais des mots avec de l’eau. Cette phrase de Matisse, que tu cites dans un catalogue, est, elle aussi, très belle : « Je rêve d’un art sans sujet inquiétant ou sensationnel… Quelque chose d’analogue à un bon fauteuil. »

Rombouts : L’œuvre portant ce titre est constituée de coupures de papier à dessin épais qui forment des mots et sont suspendus à un clou, comme les textes à publier dans l’imprimerie.

- Que veux-tu dire ?

Rombouts : A l’imprimerie, tout ce qui arrivait pour l’impression ou pour le journal était placé sur un crochet fait de deux fils de métal pliés ayant la forme de clefs de sol.

- En 1984 fut organisée une exposition à la Apollohuis à Eindhoven.

Rombouts : J’y montrais une horloge dont le cadran présentait toutes les lettres de l’alphabet. De temps à autre, les aiguilles indiquaient un mot de trois lettres dans une langue européenne. Ces positions étaient représentées sur des photocopies que j’avais placées au sol. Si quelqu’un aimait un mot, il pouvait en acquérir une copie. C’était plutôt bête de ma part car à la fin du vernissage toute l’exposition avait été vendue.

- Tu m’as envoyé hier une interview récente de François Morellet trouvée sur Internet.

Rombouts : Une interview dans Le Monde à l’occasion de son exposition au Centre Pompidou. Morellet est un précurseur mais, de manière élégante, il refuse de le revendiquer… Un beau jour, j’ai découvert que Robert Filliou avait aussi créé des alphabets. Il y a toujours des choses dans l’air du temps, certaines personnes y sont sensibles et les cueillent.

- Plusieurs de tes travaux sont en ce moment visibles à Dendermonde. Lesquels?

Rombouts : Une sculpture monumentale en métal est placée dans le béguinage. Elle est constituée de l’ensemble des lettres de l’alphabet. Chaque élément de la sculpture est formé de deux lettres identiques horizontales plates reliées l’une à l’autre par des barres verticales de deux mètres de hauteur : une lettre touche le sol, l’autre flotte. Chaque lettre possède sa propre couleur. Le ‘r’ est rose par exemple. Vue de dessus, la sculpture forme un point d’interrogation dont le point forme le mot ‘rêver’ en néerlandais (‘dromen’ : ces six lettres permettent aussi d’écrire le nom de la ville de l’exposition, Dendermonde). Les lettres restantes forment la courbe du point d’interrogation. Le titre de l’œuvre est dromenabcfghijklpqstuvwxyz.

- Cela me fait penser à la première performance de Bernd Lohaus au cours de laquelle quatre personnes récitaient les lettres de l’alphabet dans quatre langues différentes, chaque locuteur remplaçant la première lettre de la langue utilisée par le nom de cette langue. Par exemple: “a, b, c, Deutsch, e, f”’ et ‘a, b, c, d, e, Français, g, h’. Il en résultait un décalage temporel dans l’énumération.

Rombouts : Tu peux voir dans la bibliothèque une pyramide-alphabet effectuée pour une pièce de théâtre de Bart Meuleman et Willy Thomas intitulée Dr. Zero op een Ziggurat (Dr. Zéro sur une ziggourat).

- J’ai aidé Marie-Puck Broodthaers à installer cette œuvre en 1995 à la Belgische Haus de Cologne.


Rombouts : Alors tu sais combien elle pèse. (Rires.)

- A.R. Penck était aussi présent et nous est venu en aide.

Rombouts : C’est une pièce très lourde et fragile. Probablement la première œuvre d’art jamais réalisée en MDF en Belgique… J’aimerais recouvrir le sol de la Huis Van Winckel avec du Colombiers. C’est un ancien format français de papier journal. L’espace mesure 13 mètres sur 31. Sur chaque feuille de papier j’écris une lettre, un mot ou une phrase tant et si bien que de nouveaux plans apparaissent. Sur les coins des pages, je place de lourds objets, comme on le fait en Orient pour empêcher les peintures de s’enrouler. Je fais ici probablement recours à des clichés. Seulement trois coins sont maintenus, de manière à ce que les feuilles puissent vibrer au passage d’un visiteur. Sinon plusieurs écoles et académies ont proposé à leurs étudiants de développer des projets avec l’alphabet. Dans ces cas-là, je vais aider avec la présentation. Comme tu le sais, j’ai aussi beaucoup de plaisir à écrire sur les fenêtres. Je pense écrire plusieurs textes temporaires sur les fenêtres de la bibliothèque et de la Huis Van Winckel.

- Comment allons-nous mettre fin à cet entretien ?

Rombouts : Tant de choses à faire et si peu de temps ! Il y a par chance les écrits de Patricia De Martelaere. On trouve sur Internet une belle interview d’elle sur la mort, effectuée par un étudiant (Maurice Timmermans). Pourquoi ne pas conclure avec cette phrase de Themerson: « Le blanc rapide, transparent et bon est un incident, un processus, un événement. » Ou avec ce verset de Jan Emmens : « Si par hasard je m’arrêtais, cela s’appellerait ma position. »


Montagne de Miel, 21 mars 2011

Traduit par Simon Delobel