Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Bernd Lohaus - 2007 - Zes stuifmeeldraden [NL, interview],
, 5 p.

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Hans Theys

 

 

Six étamines

Quelques mots sur l’œuvre de Bernd Lohaus

 

Ma première venue à l’atelier de Bernd Lohaus date de 1995, lorsque je lui rendis visite en compagnie d’Ann Veronica Janssens. Ce fut une journée mémorable, émaillée de dizaines d’incidents curieux. Parmi les choses qu’il nous montra ce jour-là figurait une sculpture présentée comme travail de fin d’études à l’Académie de Düsseldorf au début des années soixante.

Il s’agissait de deux petites poutres d’à peine 60 cm de long, disposées l’une à côté de l’autre. Le professeur de Lohaus, Joseph Beuys les avait déposées sur une table pour les exposer. La première poutre n’était en fait que la moitié d’une poutre carrée et présentait une large base et une bâtière formant un angle de 90°. La deuxième poutre avait un toit plus pointu et une des deux extrémités était plus large que l’autre. La première barre était un ready-made (un objet trouvé). La deuxième barre avait été rabotée par Lohaus jusqu’à ce qu’elle fasse la paire avec l’autre. « Mes parents furent déçus en voyant cette petite œuvre comme le fruit de mes longues années d’études » confia Lohaus. Moi, je me souviens de l’instant où tous les trois, nous contemplions, en silence, ces deux petites poutres, tandis que je jaugeais leur force artistique à la déception des parents de l’artiste.

Ma deuxième visite à l’atelier de Lohaus remonte à un an, plus exactement au printemps de l’année 2006. Frappé par une magnifique sculpture de l’artiste que j’avais vue dans une église de Louvain, je lui avais proposé de réaliser un film sur lui et d’organiser une exposition. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés dans son atelier, où nous avons essayé de réaliser une sculpture avec deux palettes, quelques cartons et quelques petites poutres.

Une année a passé entre-temps. Une des trois palettes existe déjà en bronze. C’est devenu une œuvre magnifique, avec cette patine gris argenté du cèdre altéré par le temps. Une deuxième palette est en cours de fabrication. Quant à la troisième, elle en est encore au stade expérimental.

Mardi 27 mars 2007. Il est neuf heures du matin. Lohaus et moi-même déambulons d’un pas traînant dans une espèce de bureau qui jouxte son atelier. Partout, des cartons jonchent le sol ou se dressent en l’air ; ci et là, un dessin ou une affiche est accroché au mur. Sur le rebord de la cheminée se trouvent plusieurs petites sculptures. Lohaus prépare le café. J’essaie de prendre une photo d’une amaryllis et d’une petite œuvre que je remarque pour la première fois. Elle consiste en deux ressorts métalliques d’une quinzaine de centimètres de haut et de quelque cinq centimètres de diamètre. Un des ressorts, le plus puissant, se dresse en hauteur. Le deuxième ressort est imbriqué de biais dans son pendant, la tête à moitié enfouie dans sa poitrine. La lumière dans la pièce est faible. L’amaryllis, qui, privée de sa tige, repose sur le bord supérieur d’un verre bas, se met à rougeoyer. Lohaus me rejoint, avec deux tasses de café fumant en mains.

« Six étamines », dit-il. « Toujours six. Regarde comme elles percent. Et là, culminant tout au-dessus, le pistil, tendant le cou, prêt à être fécondé. C’est tellement beau… Et elles restent belles. » Il saisit une amaryllis séchée entre le pouce et l’index. « Elles restent toujours belles. Tu as déjà vu la tige de l’amaryllis ? »

« Oui, c’est une grosse tige. »

« Regarde comme il en reste si peu ! Et malgré cela, elle reste belle ! »

Je regarde la surface duveteuse et veloutée des fleurs séchées qui se trouvent dispersées dans l’atelier. Lohaus réalise des aquarelles représentant des fleurs. Il y a toujours l’une ou l’autre aquarelle, en chantier ou achevée, qui traîne sur sa table de dessin. Jusqu’à maintenant, j’ai toujours cru que les reliques séchées des modèles de l’artiste restaient en place parce que ce dernier était trop paresseux pour les enlever. Maintenant, je vois à quel point on peut les trouver belles quand on les regarde pour de vrai. Cela me fait penser à une plante de Kris Vanhemelrijck, qui, depuis dix ans déjà, pend, dans sa cuisine, sur 2 mètres de long. Toujours en grande partie séchée, elle ne présente que quelques feuilles vertes seulement.

« Je préfère que tu ne prennes pas trop de photos », lance Lohaus. « Hier, j’ai rencontré une dame qui m’a dit : ‘Oh, vous êtes le type qui fait des palettes en bronze’, alors qu’elles n’ont encore jamais été exposées. Elle en avait vu une photo sur ton site internet. »

« Ce n’est pas une photo de la palette en bronze », lui rétorqué-je, « mais bien de l’original en bois. Ça fait déjà un an que la photo est en ligne. »

« En effet, je connais cette photo », renchérit Lohaus. Elle m’a aidé à réaliser l’œuvre en question. Mais je préfère quand même que tu ne publies pas de telles photos avant que l’œuvre soit terminée. Tant que j’expérimente encore avec les blocs, je préfère que ces photos ne soient pas diffusées… T’ai-je déjà raconté que mon père avait essayé de m’apprendre à compter avec ces blocs ? Il me glissait un bloc sous les yeux et je lui disais aussitôt : « un ». Même chose avec deux et trois. Mais arrivé au quatrième bloc, je disais toujours : « cinq ». Ça le mettait toujours en colère. Un jour, je lui ai lancé un des blocs à la figure. Toute la famille a assisté à la scène. Et par la suite, ils n’ont cessé de reparler de cet incident. Ils trouvaient que j’avais été très courageux pour un petit bonhomme de trois ans. Ça date d’avant l’époque de l’éducation anti-autoritaire, bien sûr, de 1943. »

« Peut-être aurais-tu préféré jouer avec ces blocs, avec ton père, plutôt que d’apprendre à compter ? »

« C’est fort possible. Luc Deleu a dit, un jour, la même chose. »

« C’est la première fois que je vois cette petite sculpture-ci », dis-je, en montrant les deux ressorts métalliques.

« C’est exact », répond Lohaus. « C’est une œuvre de jeunesse. Je l’ai retrouvée la semaine dernière dans un carton. Je l’avais exposée autrefois lors d’un ‘Rundgang. »

« C’est quoi un ‘Rundgang? » demandé-je.

« Cela correspond à ce qu’on appelle un ‘jury en Belgique. On commençait par déblayer l’atelier. Puis, le professeur procédait à une sélection parmi les œuvres des étudiants et concevait une sorte de mise en place. Et c’est ainsi que Beuys a, un jour, exposé cette œuvre. »

« C’est le professeur qui choisissait les œuvres ? »

« Oui. Un jour, Beuys avait également déposé des poèmes de moi sur une table. Il voulait dire par là : Regardez, il est aussi poète. »

« On voit clairement que c’est une œuvre de toi », ajouté-je, « ce sont deux formes qui s’assemblent. C’est beau de voir comment une œuvre semble toujours retourner à sa source.

« Oui », admet-il en souriant. Comme une spirale. »

« Comme un ressort ? »

« Oui ».

« Et comment Beuys avait-il exposé cette sculpture en spirale ? Y avait-il ajouté d’autres œuvres ? »

« Oui, le mur entier était couvert d’œuvres. Parfois, il y accrochait aussi des œuvres de lui-même. Ainsi, il y montra pour la première fois la Chaise avec graisse, suspendue à la porte du local de classe. En fait, l’idée du ‘Rundgang était que le professeur justifie vis-à-vis de ses collègues pourquoi il avait admis tel étudiant dans sa classe. Il devait défendre son choix. Je trouvais que c’était un bon système parce que certains étudiants n’arrivaient pas très bien à parler de leur œuvre. »

« Toi, par exemple. »

« Oui, j’ai toujours parlé de façon incohérente. »

« C’est ce que tu pensais, du moins. »

« Oui, j’avais cette impression. Encore maintenant, d’ailleurs. »

« Alors que ton père était avocat. Et, lui, était probablement capable de bien expliquer les choses. »

« Oui… C’était un homme très lucide… »

« De là peut-être aussi l’admiration de tes sœurs quand tu t’es fâché sur ton père ? »

« Eh bien, oui, tout était, bien sûr, très clair pour lui. Alors que ça lui arrivait aussi de se tromper de temps en temps, bien entendu, dans toute sa clarté. »

« Est-ce pour cette raison que tu t’es senti attiré par Beuys, parce qu’il dégageait une autorité impénétrable ? Une autorité fondée sur des cas irrésolus, insondables et sur des zones d’ombre, où un individu pouvait essayer de devenir qui il était ? »

« Peut-être bien. Mais il savait aussi être très clair. Quand un dessin ne lui plaisait pas, il le déchirait carrément. Et comme nous avions protesté contre cette méthode, il s’est alors mis à ajouter des annotations aux dessins ou à les corriger. Il avait pour principale qualité de supporter la coexistence de jeunes artistes avec des talents différents. Dans un coin de l’atelier, c’était Immendorf, dans l’autre, Palermo, et au milieu, c’était Ruthenbeck qui avait installé son premier tas de cendres. Et puis, il y avait aussi un dangereux Hollandais qui jouait avec des couteaux. Moi, je faisais des œuvres, comme les coudrages, les deux ressorts que tu viens de découvrir et ces deux petites poutres triangulaires qui se trouvent là-bas derrière toi. »

Derrière moi, je reconnus en effet les deux petites barres triangulaires qui avaient permis à Lohaus de décrocher son diplôme de fin d’études. Elles se trouvaient par terre, à moitié cachées sous une pile de cartons. Seul un vrai connaisseur les aurait remarquées.

« Ton bureau aussi repose sur des barres triangulaires », lui dis-je.

« Oui, parce que de temps en temps, j’ai des inondations ici. Les poutres proviennent de caissettes d’oranges que j’ai démontées. »

Sur ces paroles, nous sortons du petit bureau et nous entrons dans un vaste atelier, éclairé par des fenêtres de toit renouvelées il y a peu. Nous prenons place dans deux chaises pliantes avec assises en toile et regardons une œuvre en devenir : sur une palette en bois repose un grand carton replié. La surface du carton replié correspond plus ou moins à celle de la palette. Les formes semblent faites l’une pour l’autre. De notre côté, le carton plié présente un pli profond et sombre.

« Une sorte d’amaryllis », dis-je, « en attente de se faire féconder. »

« Oui, le carton a quelque chose de féminin, comparé à la robustesse de la palette. »

Je tourne autour de la sculpture. De l’autre côté, le carton plié, mais qui se dresse légèrement, présente une belle inclinaison : l’angle avant droit se trouvant au point le plus bas et l’angle arrière gauche au point le plus haut, tel un cerf-volant qui se cabre légèrement. Cette inclinaison rappelle la sculpture dans le parc du Middelheim, ainsi que les plans inclinés de sculptures comme Eupen.

« Anny n’aime pas cet angle obtus », indique Lohaus.

« Je trouve cette sculpture plus jolie que notre première tentative, pour laquelle nous avions déposé un gros bloc de bois sur la palette », dis-je. « Je trouvais cette œuvre trop théâtrale. »

« Oui, c’est devenu cette sculpture-ci entre-temps », confie Bernd. Il bascule une palette relevée en position horizontale et y dépose, en biais, une courte poutre, qui dépasse, d’un quart, du bord de la palette. La poutre est un peu trop épaisse pour pouvoir être une poutre de palette. (D’ailleurs, on n’utilise pas de poutres pour créer une palette.) Mais elle est suffisamment svelte pour donner l’impression qu’elle aurait pu en être une composante. L’œuvre est comme la naissance d’une poutre dans une palette. Elle y figure comme si on l’avait déposée par hasard. Je trouve que c’est une magnifique sculpture. L’apparente simplicité et la force de l’œuvre de Lohaus tiennent en partie au fait qu’elle peut très bien être complètement invisible et en deux temps, trois mouvements, entièrement assemblée.

En septembre, les trois palettes seront exposées dans la galerie de Stella Lohaus.

« Est-ce que cela ne sera pas difficile d’installer ces œuvres ? » demandé-je.

« Probablement pas », répond Lohaus. « Elles peuvent s’aligner toutes les trois. Ça va marcher. »

Ensuite, nous allons visiter un dépôt à un autre endroit de la ville. J’y découvre des dizaines d’œuvres anciennes, comme des palettes dressées debout qui supportent une toile brute, recouverte d’une peinture ou d’un dessin tout simple. Et des œuvres avec des cordes. Et des galets. Et puis les œuvres les plus connues, avec les poutres en azobé.

« Regarde », dit-il. « J’ai assemblé cette œuvre hier pour la première fois. »

La sculpture qu’il pointe se compose de trois grosses poutres. La plus longue se trouve pile devant nous, à la verticale. Au sommet, du côté droit, repose une deuxième poutre, à l’horizontale, comme la poutre portante d’une guillotine. Dans l’aisselle des deux poutres, à la verticale, repose une troisième poutre, à laquelle il manque quelques centimètres en haut et quelques millimètres en bas pour s’aligner sur la base de la première barre.

« Cette sculpture s’intitule Beersel », lance Lohaus. Je l’ai créée tout spécialement pour la pièce sombre de la Herman Teirlinckhuis ; elle a été réalisée, il y a environ un an, auprès de la firme qui vend ce bois. Je me promène parmi les poutres et j’essaie de trouver les bonnes pièces pour composer une sculpture. J’assemble la sculpture sur place, dans ma tête. Et hier, je l’ai composée pour de vrai pour la première fois. C’est pour cela que les barres reposent encore sur des petits blocs, de sorte que je puisse encore y accéder avec le transpalette pour apporter de petites modifications. Je suis content du résultat, mais j’aimerais voir s’il n’y a pas moyen de tourner la barre la plus courte, de sorte que cette entaille devienne invisible. Qu’en penses-tu ? Tu sais manœuvrer un transpalette ?


 

Montagne de Miel, 1 avril 2007