Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Anne Daems - 1999 - Konijnen met fritzakjes over hun koppen [NL, essay],
Texte , 7 p.




__________

Hans Theys


Des lapins coiffés de petits cornets de frites
Quelques mots à propos de l’œuvre d’Anne Daems



I. Introduction

Anne Daems est née en 1966 à Lier. Elle a accompli ses humanités chez les sœurs de Berlaar. Elle a ensuite étudié la photographie à l’Institut Sint-Lukas de Bruxelles et a suivi une année supplémentaire en 94-95 à la Rijksacademie d’Amsterdam.

 En ce moment, elle est installée en face de moi, à l’autre bout d’une porte blanche posée sur des tréteaux, sur laquelle elle a exposé toutes sortes de photos et dessins. Elle a des cheveux lisses, mi-longs, châtain foncé avec des reflets noirs et une raie sur le côté gauche. Elle porte un jeans bleu, un sweater vert olive et des chaussures carrées noires à talons mi-hauts, sans chaussettes. Elle enserre son genou des deux mains et se renverse en riant.
 

II. Dessins

Je regarde quelques dessins et lis les légendes:

 'Comment faire comprendre à une coiffeuse polonaise comment tu veux qu’elle te coupe les cheveux.'

 'Dans l’étalage étaient suspendus des lapins coiffés de petits cornets de frites.'

 'Une pile de paniers à commissions emboîtés l’un dans l’autre se promenait dans le Delhaize.'

 'Aujourd’hui, nous mangeons des moules.'

 'Toutes les lumières de l’auditoire se reflètent sur le crâne luisant de l’homme.'

 'Pour se protéger de la pluie, les gens avaient mis des sacs en plastique sur leur tête.'

 Et puis, en regard du dessin d’un sac à commissions rayé orange et vert: 'En Pologne, j’ai logé chez une vieille dame. Elle était très pauvre. Elle travaillait la nuit comme concierge à l’aéroport. Il y avait là un gros tas de charbon. Chaque matin, lorsqu’elle rentrait chez elle, elle emportait quelques morceaux de charbon qu’elle glissait dans le fond de son sac à commissions. C’étaient de gros morceaux noirs de charbon brut qu’elle roulait dans du papier journal.'

 'Je dessine des choses que j’ai vues, mais que je n’ai pas pu photographier sur le coup,' me confie Anne Daems, 'en général des détails frappants.'
 

III. Vidéos

Anne Daems m’emmène dans une autre pièce éclairée par une lampe en aluminium attachée, au moyen d’une pince, au support en fer d’un vieux lampadaire sans abat-jour. Une ampoule nue, vissée dans un socle noir, y pend également. Je m’assieds sur le matelas et regarde la moustiquaire, d’usage courant à Anvers, suspendue ici à une ficelle à rayures bleu blanc en spirale. Commence ensuite la vidéo 'Six courtes pièces'.

 Un jeune homme penché en avant disparaît à moitié sous le capot relevé d’une voiture. Un autre jeune homme en training vient l’aider.

 Des gens emmitouflés sont en train de rempoter de frêles plantes. Des mouettes qui crient et des enfants qui jouent. Hors champ on entend arriver un train sifflant.

 Deux hommes et deux femmes portent des sacs de commissions d’une voiture garée jusqu’à la maison, séparée de la rue par un jardinet. Les hommes enjambent la clôture en béton qui monte à hauteur de genou et traversent la pelouse jusqu’à la porte d’entrée. Les dames font un détour et empruntent un petit chemin.

 Un homme portant un grand sac collecteur sur le dos essaie d’aspirer des feuilles avec une machine. Le sac collecteur ressemble à un gant en plastique blanc n’ayant qu’un demi-doigt. L’homme ne s’en sort pas bien.

 Un homme va et vient entre deux voitures garées nez à nez. Il avance une des voitures encore un peu plus près de l’autre. On entend des oiseaux gazouiller et un vrombissement de voitures qui vient de loin. L’homme ouvre encore une portière et sort une carpette de la voiture.

 Le long d’un cours d’eau, un vieil homme tenant en main un pot de peinture et une brosse est agenouillé sous un bateau renversé qui repose de biais sur un piquet. Il inspecte son travail et apporte quelques retouches. Il ramasse quelque part un petit morceau de bois ou un caillou et l’envoie promener par-dessus l’épaule. Puis, il disparaît du champ. Il revient avec des tronçons de bois qu’il dépose par terre sous le bateau. Il fait ensuite glisser lentement le bateau sur les tronçons. A l’arrière-plan, on voit des tronçons de bois semblables devant une porte de garage.

 Vient ensuite une autre vidéo :

 Une femme nettoie une vitre à la peau de chamois et enlève les dernières traces d’humidité à l’aide d’un chiffon. Ensuite, elle déplie les stores devant la fenêtre et actionne les lattes verticales, souples et parallèles qui s’ouvrent.

 Un homme ganté en tenue décontractée - un pantalon gris en velours côtelé et une chemise de couleur claire - déterre des pierres, scie quelques petits arbres et se met ensuite à ratisser. Des voitures défilent à l’avant-plan. A gauche, on peut voir un sac en plastique bleu.

 Anne Daems raconte que la bande sonore originale était de meilleure qualité. C’est la seule fois où elle a adapté le son, mais le résultat n’est pas satisfaisant. Le son est trop artificiel. Il manque le bruissement du vent dans le microphone.

 Des gens sont à la fenêtre de leur appartement et regardent au dehors. Un homme se trouve juste en dessous d’une affiche annonçant que son appartement est à louer ou à vendre et qui couvre une grande partie de la fenêtre. Un coin de l’affiche arrive à hauteur de sa tête.

 Chaque vidéo a été réalisée avec une caméra sur trépied. Le cadrage est minutieux. La caméra ne balaie pas de gauche à droite, ni de haut en bas.
 

IV. Photos

Une photo d’une maison en construction avec, au premier étage, deux grandes trouées pour les fenêtres et au rez-de-chaussée un immense trou pour la porte de garage. Les trous font penser à des yeux et une bouche. La photo s’intitule 'La maison qui rit'.

 Des photos de vacanciers dans un domaine de bungalows nous montrent des gens affalés dans des sièges de jardin en plastique, la tête baissée. Autour d’eux, des animaux de compagnie étendus dans l’herbe poussent des soupirs.

 Un caddie du Delhaize est garé à côté de la porte d’entrée du bungalow 207c.

 Un homme et une femme se croisent sur un petit sentier qui traverse une prairie verte.

 Une dame photographiée de dos, apparemment plongée dans ses pensées, mais peut-être tout simplement en attente du bus, et portant un sac à main et un sac à commissions, contemple une maison entourée d’échafaudages.

 Un enfant, également photographié de dos, marche, à la sortie de l’école sans doute, sur un petit chemin pavé qui tourne et mène apparemment à des blocs d’habitations en béton plus loin. Il porte un cartable mauve à fermoirs roses sur le dos. Des lampadaires à globes blancs bordent le petit chemin.

 Un homme aux gants mauves travaille dans le jardin. On voit l’intérieur de son garage, où l’on distingue la tige d’un parasol, une lessiveuse, de la poudre à lessiver et une étagère en bois avec des pots de peinture ou des gobelets pour doser la poudre à lessiver.

 Un homme porte un tapis enroulé dans un quartier de logements tout neuf, mais dont la rue n’est pas encore terminée. Sa femme attend devant une des portes d’entrée bleues, un sac en plastique à la main.

 Deux femmes nettoient au jet d’eau le caniveau devant une porte de garage. Elles ont déplacé la grille qui recouvre le caniveau. Dans l’obscurité du garage, on voit encore briller les phares de la voiture. A gauche se trouvent des jardinières et des sacs-poubelles. A droite, on voit le bord d’un bac à plantes et une fenêtre coulissante ouverte sur dix centimètres, ce qui fait voler un coin de rideau blanc à l’extérieur.

 Des gens attendent qu’un feu de signalisation les autorise à traverser la rue. Une dame plus âgée s’agrippe des deux mains placées sur le dos à l’ourlet de sa jupe. A l’arrière-plan, on voit un lampadaire style rétro.

 Une femme portant un sac à main blanc est assise au bord d’une construction qui disparaît à droite de l’image, un bac à fleurs sans doute. A côté d’elle figurent un piquet et une poubelle.

 Enfin, ma photo préférée : un homme photographié de dos, déguisé en fonctionnaire, le journal sous le bras et un sac en plastique rouge dans la main droite, traverse à vive allure une place, en direction d’un immeuble de bureaux. Un fragment du sachet en plastique rouge se reflète dans une petite flaque d’eau sur la place par ailleurs sèche. A l’arrière-plan, on distingue un homme avec un balai et un gardien derrière son bureau. L’image de la place réfléchie dans les vitres du bâtiment révèle que la place est du reste vide. Dans l’angle supérieur gauche de la photo, on distingue encore une caméra de surveillance pointée sur la place.

 Dans le cadre d’un projet socioculturel dans le quartier rouge d’Amsterdam, Anne Daems réalisa en avril 1999 une photo de jardinets ouvriers tout proches. Elle en fit une affiche qu’elle distribua aux habitants, leur demandant de bien vouloir la mettre à leur fenêtre.

 Sur l’affiche, on voit un jardin avec des petits chemins dallés, quelques plantes ornementales et toutes sortes de cultures. Dans un des petits chemins, on voit une femme arborant des pantoufles à rayures transversales vertes et orange, qu’elle a sans doute tricotées elle-même.

 'La vue de ces jardins m’a fait penser à l’art médiéval des miniatures,' précise Anne Daems, 'je trouvais qu’il s’agissait d’un ajout qui convenait à ce quartier chaud.'
 

V. Moins, c’est plus

Une des facettes les plus frappantes de l’œuvre d’Anne Daems est son style dépouillé et concis. Ses photos, ses vidéos et ses dessins sont des constats. Comme si elle voulait ajouter le moins possible aux choses qui s’offrent à elle et qu’elle photographie. Même une fois terminées, elle n’encadre pas ses photos ni ne les agrandit outre mesure: elle les colle simplement sur une plaque d’aluminium pour les protéger et pour pouvoir les accrocher par après.

 Les sujets qu’elle choisit trahissent en revanche ses motivations, bien que ses photos permettent toujours plusieurs interprétations. Si elles semblent parfois dures et cruelles, elles sont tout aussi souvent, et souvent même à la fois, très tendres ou drôles. Et ce qui revient comme une constante, c’est le cadrage très ajusté. Sur presque chaque photo, on découvre des détails supplémentaires ou des contrepoints qui figurent souvent juste au bord ou dans un coin de la photo. C’est comme si le cadrage forçait tout l’univers de la photo à rentrer à l’intérieur, comme si l’image voulait se fermer visuellement, tout en gardant un contenu ouvert. Pour moi, cela veut dire qu’Anne Daems crée des 'images'.

 Contrairement à une idée reçue, nous ne vivons pas à l’ère de l’image. Comme l’a justement observé Godard, nous vivons à l’époque du papotage illustré. La télévision papote, le cinéma papote, et l’art papote. Une image, c’est autre chose qu’un code convenu, comme un feu de signalisation ou une illustration. C’est un ensemble visuel qui suscite impérativement des émotions, sans que nous pouvions toujours en saisir le pourquoi. Les artistes qui réussissent à créer des 'images' sont moins nombreux qu’on ne le croit. La plupart des artistes se bornent à fabriquer des codes ou des illustrations.

 Il y a deux artistes qui ont bel et bien cherché à créer ou à utiliser des images : Magritte et Warhol. Magritte a libéré l’image des exigences de la peinture. Il ne fallait plus savoir peindre, pourvu que l’image fonctionne (pour Magritte, cela signifiait : évoquer un mystère). Warhol, lui, a tenté de créer des icônes en partant d’images existantes.

 'Un des points forts des artistes de la deuxième moitié du vingtième siècle' écrit le critique anglais David Sylvester, 'c’est la prise de conscience que moins ils interviennent, plus cela profite à leurs œuvres.' Sylvester renvoie en cela aux films d’Andy Warhol qui, à première vue, n’enregistraient que ce que les acteurs voulaient faire devant la caméra et qui se caractérisaient par un minimalisme stylistique et une aversion pour 'l’expressivité'. Cent ans plus tôt, Gustave Flaubert s’était essayé à quelque chose de semblable dans ses romans 'Madame Bovary' et 'Bouvard et Pécuchet': décrire la réalité aussi méticuleusement que possible et éviter le plus possible tout ajout personnel.

 Mais même si les œuvres de Flaubert, Magritte et Warhol se caractérisent par des techniques où sensibilité subjective, main de maître et coup de pinceau sont en apparence bannis, on voit quand même émerger chez ces artistes une nouvelle couleur, un nouveau ton ou un nouveau langage issus de particularités formelles individuelles. Magritte a essayé d’évoquer le mystère en juxtaposant des objets de la vie quotidienne. Andy Warhol et - plus tard - Marcel Broodthaers ont recours à une répétitivité tout en apparence pour que leurs images suscitent un frisson (par exemple dans 'Red Race Riot' ou dans des montages comme 'Ma Collection'). Et Proust a démontré comment à travers son emploi soi-disant fautif de l’imparfait, Flaubert parvenait à créer une nouvelle image du monde ou à donner une nouvelle perception de la vie. 'L’imparfait de Flaubert qui est si nouveau en littérature', écrit-il, 'change complètement l’apparence des choses et des êtres, comme une lampe qu’on a changé de place.'

 Serait-ce également vrai pour l’œuvre d’Anne Daems? Comment se fait-il que ses photos aient l’air à la fois sombre et drôle ?

 

 Plus j’y pense plus j’arrive à la conclusion qu’Anne Daems ne photographie pas l’univers d’autrui, mais bien son propre univers. Notre univers, donc. Il est, par exemple, frappant que nombre de ses photos montrent des maisons photographiées de l’extérieur.

 En premier lieu notre attention se porte sur ces gens qui se trouvent enfermés dans leurs maisons ou qui, tels des animaux hébétés, sont en train de gratter ou de nettoyer avec des râteaux, des couteaux à éplucher, des balais et des peaux de chamois.

 En deuxième lieu, on a l’impression que c’est la photographe elle-même qui est enfermée. Presque toutes ses photos sont fermées à l’arrière-plan par des murs ou des façades, même lorsqu’Anne Daems photographie une fillette dans un parc ou un employé sur une place. On voit souvent des fenêtres, mais elles n’offrent jamais de profondeur. Tout au plus voit-on un rideau voleter à l’extérieur ou une personne figée regarder à l’extérieur. Il arrive que l’on pénètre à l’intérieur à travers des portes de garage ouvertes, mais bien souvent, ce ne sont rien de plus que des trous noirs n’augurant rien de bon.
 

VI. Le dedans d’une farce

Ces scènes quotidiennes nous donnent parfois l’impression de vivre en fait au milieu de décors lugubres qui se sont mis à mener leur propre existence et qui forcent les humains à accomplir les actes les plus insipides qui soient. C’est comme si l’homme était devenu la victime de la forme de ses créatures et qu’il devait, maintenant et jusqu’à la fin des temps, obéir aux injonctions des bâtiments, chemins dallés, jardins publics étriqués, poubelles et panneaux de signalisation ancrés dans le béton qu’il a créés lui-même.

 En même temps, toutefois, on perçoit un ton badin et libérateur. On sent comment l’observation d’Anne Daems se soustrait par petits à-coups à l’emprise de ce lugubre décor pour nous le faire découvrir tout à coup dans toute sa dimension ridicule. C’est alors que surgit en nous le même soulagement que celui que produisent la plupart des films de Fassbinder. La réalité montrée ou créée est écrasante, mais mieux on la montre ou crée, plus nous avons l’impression que le cinéaste a su se soustraire à la réalité en réalisant une œuvre d’art qui la dépasse. 'On l’a perçue', pense-t-on alors, 'on l’a empaquetée, et pourtant on est toujours en vie.'

 Enfin, on ressent encore plus fortement ce sentiment lorsque l’on contemple les dessins d’Anne Daems, dont la simplicité produit un même effet libérateur, si pas plus fort, et dont la légende tantôt laconique, tantôt tendre semble emballer la réalité en portions maniables pour nous. Kundera fait remarquer que, contrairement au lecteur qui en rit souvent de bon cœur, les héros des récits de Kafka ne trouvent pas leurs aventures très amusantes. C’est que, écrit-il, les héros de Kafka se trouvent 'à l’intérieur' de la farce et le lecteur, en dehors. Qui contemple les photos et dessins d’Anne Daems a parfois l’impression d’être en dehors de la farce. Jusqu’à ce que ce même spectateur se mette à suspecter qu’il se trouve lui-même dans une autre farce, et que le monde est en réalité un enchaînement de mauvaises farces, qui s’imbriquent l’une dans l’autre, comme des poupées russes.

Cela ressemble presque à une preuve de l’existence de Dieu, qui culmine dans l’image du Grand Dehors de la Farce, où la Première et Dernière Personne Mouvante se tord de rire, prise d’une crampe éternelle, tout en regardant derrière elle d’un air angoissé pour voir s’il n’y a vraiment plus un ultime photographe qui, en cachette, tente de la photographier de dos.
 

Montagne de Miel, le 26 septembre 1999