Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Douglas Enyon - 2015 - Des images qui changent de poche [FR, essay],
Texte , 2 p.




__________

Hans Theys


Des images qui changent de poche
Quelques mots sur ma rencontre avec Douglas Eynon



Je suis dans l’atelier de Douglas Eynon (°1989) devant une série de peintures. Elles sont peintes sur des toiles bleu foncé agrafées à même le mur. En les regardant je me dis que l’artiste semble plus intéressé par les images que par la matière. Le support me laisse penser que les peintures cherchent à échapper aux canons traditionnels du genre et qu’elles s’apparentent plus à des dessins. La volonté d’aller à l’essentiel, dans la représentation, donne un aspect fragile aux images. On sent que l’artiste cherche à ordonner des idées, à construire quelque chose en se servant des moyens de la peinture mais qu’il n’est pas, à proprement parler, un peintre. Plusieurs magnifiques sculptures, éparpillées sur le sol, presqu’invisibles, me confortent dans cette idée : une maquette d’escalier en béton étrangement vrillée quand on la regarde du dessus, une plante et son pot en partie pris dans un bloc de béton…

L’artiste me montre ensuite ses dessins. Il est clair que les peintures que je viens de voir viennent de là, qu’elles fonctionnent comme un espace virtuel dans lequel beaucoup d’idées se combinent et se répètent pour créer de nouveaux univers. Un des dessins, par exemple, représente un robinet ouvert, fiché dans un rocher, qui crée une sorte d’ombre portée antropomorphe. Chacun des dessins est comme la représentation d’un rêve. Ils rappellent les tableaux de certains surréalistes. Pour autant ils ne cherchent pas à évoquer le mystère ou une surréalité, mais plutôt à créer un ordre poétique singulier à partir d’images subjectives qui habitent l’artiste.

Eynon mentionne le traitement de l’espace chez Kafka. Dans les romans de Kafka il arrive que le héros mette des heures à parcourir la distance entre deux lieux alors que le lendemain ces mêmes lieux s’avèrent être contigus. L’architecture obéit à la logique des rêves. De la même manière Eynon jongle avec des images : une ampoule lumineuse liquide, une averse qui tombe sous une table ou une mare à la fois sombre et irisée. Il les rassemble et les sépare, joue avec comme s’il cherchait à comprendre pourquoi elles le fascinent tant.

Parfois certaines de ces images deviennent des installations complexes dans l’espace, d’autres sont agrandies à l’échelle de grandes peintures, ça dépend du contexte et des images elles-mêmes. Eynon me confie qu’il n’aime pas parler de son travail… mais moi j’aime l’écouter. Les phrases qui suivent lui sont attribuées, bien que je ne garantisse pas qu’il les ait prononcées.

« Mes histoires personnelles prennent de plus en plus d’importance mais je ne sais pas vraiment pourquoi. Je suis obsédé par l’eau. Pendant un temps j’ai collectionné des marines. Beaucoup d’entre elles étaient vraiment mauvaises. J’en ai montré toute une série, en ligne, en les accrochant de telle manière que les lignes d’horizon se suivaient. Ensemble elles créaient une sorte de mer artificielle, sans rivage. En général je ne travaille pas avec des objets trouvés mais si quelque chose m’amène à utiliser un certain médium je l’accepte. Bien sûr on ne peut pas être à la fois un grand peintre et un grand sculpteur. C’est encore un truc qu’il faut accepter (rire).

Un jour je suis allé au musée Rodin avec un sachet d’alginate et j’ai fait des moules de certaines mains directement sur les bronzes. Puis j’en ai fait des tirages en plâtre. (Il me montre un de ces tirages, une magnifique sculpture. Il me montre aussi des photos de sculptures de Rodin dont les mains sont prises dans des seaux). Je ne voulais pas abîmer ses sculptures. J’ai juste fait des moules à partir des bronzes. Je ne voulais pas non plus les copier, juste en faire de nouveaux objets.

J’aimerais mettre des cales sous les statues de l’île de Pâques. Dans mes peintures et mes dessins c’est possible. (Il me montre un aquarium rempli d’eau. Au fond, isolée de l’eau par un récipient de verre, une plante se dessèche). Je m’intéresse au contrôle qu’on peut avoir sur les choses. J’ai toujours aimé l’idée de bricolage. Pas pour améliorer un espace de vie mais pour créer des objets absurdes… Pendant un temps mon travail était comme ces gens qui décorent leur jardinet avec des plantes, une petite mare ou n’importe quels objets. Maintenant j’ai l’impression que mes sculptures ont plus de sens et j’ai appris à avoir plus confiance en mes dessins. Je n’essaie plus de créer une maison parfaite mais une installation parfaite : un environnement qui corresponde à l’atmosphère de mes dessins. Tout, dans mes dessins, se passe au même endroit. J’aimerais arriver à construire cet espace et y faire un film. Je vivrais à l’intérieur, j’ajouterais en permanence des nouvelles sculptures. Je suis très attaché à cet endroit, où tous ces trucs se passent. Mais je ne me vois pas expliquer ça à qui que ce soit. J’adore la pluie. Je ne m’en suis jamais lassé. C’est difficile de peindre la pluie. Je croyais y être arrivé dans cette peinture mais après je l’ai ruinée en ajoutant un paysage…

Parfois l’esprit est comme un pauvre couloir sombre et dégueulasse, rempli de mégots, et parfois il est joliment éclairé. Le monde de Kafka est à la fois effrayant et fascinant. Dans « Le procès » d’Orson Welles il y a cette scène formidable où K sort de chez lui pour aller au travail. Ces photos me font penser à cette scène. »

(Il me montre une photo d’un building qui ressemble à une église et une autre d’un escalier sculpté dans un rocher. Les deux photos juxtaposées créent un ensemble incongru. Sur une autre photo, ce qui semble être l’intérieur d’une église ressemble à un cimetière… Pendant que je regarde ces photographies je note que l’image de fond d’écran de l’ordinateur est une peinture de Philip Guston qui représente une bouche en train de vomir.)

« J’aime énormément Kafka… Je ne sais pas si je tiendrais le coup si j’étais dans des situations comme celles qu’il décrit mais j’aimerais être pris au piège et essayer de retrouver mon chemin… un mode de contrôle contre un autre… J’aime aussi ce passage dans « Molloy » de Beckett où un type garde seize cailloux par groupes de quatre dans ses poches (4 dans chacune des deux poches de son pantalon et 4 dans chacune des poches de son manteau). Il prend une pierre de la poche droite de son manteau et la met dans sa bouche pour la sucer. Puis il la remplace par une pierre de la poche droite de son pantalon qu’il remplace elle-même par une de la poche gauche de son pantalon et cette dernière par une autre de la poche gauche de son manteau qui remplace finalement celle qu’il a dans la bouche… et ainsi de suite. Mais en suivant ce système il n’est jamais sûr de ne pas sucer toujours les mêmes quatre pierres ! Et même s’il avait seize poches il n’en serait toujours pas sûr…

J’essaie de faire une sculpture avec du métal fondu qui coulerait comme de la pluie.

Je ne veux pas justifier ce que je fais. Garder une forme de secret est très important. J’admire la manière dont Bob Dylan change d’accent ou de voix quand il chante. Il se cache derrière, il apparaît là où on ne l’attend pas. On devrait pouvoir surprendre les gens. J’aimerai agir comme Urs Fisher. Il laisse à tout le monde un libre accès à son site web, mais en même temps il garde ses secrets. En livrant tout en bloc à tout le monde il entretient une forme de mystère sur ce qu’il fera par la suite. J’adore ces chats en argile crue, à San Marco, qui se désintègrent lentement sous la pluie…

Un ami m’a raconté qu’un jour qu’il attendait le train dans une gare quelconque, il s’était retrouvé dans une salle remplie de machines à sous. La pièce était vide, seul un chinois était assis dans un coin, sur une chaise. L’homme s’était levé tranquillement et avait tiré sur le bras mécanique de chaque machine, l’une après l’autre. Il s’avérait qu’il avait déjà mis de l’argent dans toutes les machines.


Montagne de Miel, 27 août 2015