Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Erwan Mahéo - 2015 - En suivant l’aiguille [FR, essay],
Texte , 3 p.




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Hans Theys


En suivant l’aiguille
Quelques mots sur une rencontre avec Erwan Mahéo


Erwan Mahéo (°1968), l’initiateur de ce projet, rêvait d’une exposition qui laisse l’espace environnant (des grandes salles au rez-de-chaussée d’un bâtiment industriel) intouché. Il imaginait une exposition dans laquelle des travaux inaboutis ou des essais d’ateliers pourraient se combiner de manières différentes et inattendues pour former de nouvelles constellations qui ne soient pas nécessairement des œuvres d’art. Sébastien Reuzé m’a dit avoir des aspirations semblables dans la préparation de ‘Colorblind Sands’. Ça me rappelle le rêve de Doug Eynon de réorganiser des fragments de son univers dans l’espace de la peinture.

J’ai toujours aimé le travail de Mahéo, surtout quand il transforme le plan au sol de l’architecture des espaces d’expositions en bannières, qu’il appelle des « tissus ». Pour cette exposition Mahéo a collaboré avec Gijs Milius (°1985). Ils ont travaillé ensemble sur une vidéo basée sur des manipulations d’un jouet. Milius a aussi construit une sculpture à partir d’une des bannières de Mahéo. Ce « tissu » est un assemblage de pièces de coton, de diverses formes et tailles, cousues à la machine. L’ensemble peut être vu comme l’évocation d’un volume mais pas uniquement. Il nous invite à une lecture ambiguë, comme celle de la célèbre double image du canard qui est en même temps un lapin. Un nouveau travail de Mahéo génère le même effet : un collage d’images en noir et blanc recouvert d’un tissu tendu blanc cassé. On pourrait s’attendre à ce que les parties noires du collage transparaissent plus fortement, mais en fait ce sont les parties blanches, en creux, qui ressortent le plus.

On peut se demander pourquoi Mahéo utilise les plans au sol des lieux de ses expositions comme point de départ pour ses bannières et certaines de ses sculptures. Une de ses sculptures me rappelle la tour-MAS de Luc Deleu (°1944). Un jour Deleu me parlait d’une architecture conçue par Peter Eisenmann (°1932) qui combinait les lignes des immeubles à démolir avec les voies aériennes qui surplombaient le site de construction. Mahéo semble s’intéresser à la même chose. En appliquant une technique utilisée par les architectes de la post-modernité il sculpte des objets qui s’avèrent parfois être des peintures : de nouvelles textures qui parlent d’espace par le biais de la couleur.

La première fois que Mahéo a travaillé avec du tissu, en 2002, c’était au cours d’un projet de théâtre pour lequel il avait imprimé le texte du récit sur le costume de l’acteur qui jouait le rôle de Tirésias, le devin aveugle. La même année, lors d’une exposition au Van Abbemuseum d’Eindhoven, il avait produit un grand patchwork basé sur le plan en L des salles d’exposition. Cette forme lui rappelait la carte de l’Afrique cousue sur le manteau de l’empereur Talou dans les Impressions d’Afrique de Raymond Roussel.

L’idée de « dérive » est au centre du travail de Mahéo : un mode opératoire sans intention préalable. En même temps il affectionne l’idée d’une vision panoramique qui puisse rendre visibles tous les détails de la pensée et du processus. Il appelle ça « la grande image ». Pendant qu’il coud il ne perçoit que la petite partie de la surface autour de l’aiguille. Ce n’est qu’en prenant de la distance que l’image apparaît dans sa totalité. Cette simultanéité du détail et du tout est visible dans deux « rideaux » sur lesquels il a cousu plusieurs bannières (l’un d’eux, long de 16 mètres, a été acquis par le Frac Bretagne).

La plus belle sculpture de Mahéo que j’ai rencontrée physiquement était une très grande surface de tissu suspendue au plafond par des fils de nylon qui remodelait les ondulations d’une montagne.

En parcourant l’atelier je tombe sur un surprenant livre composé uniquement de photos d’un petit jardin. Mahéo me dit qu’un jour il avait décidé de documenter l’entièreté de ce jardin. On y voit des détails de feuillages, des mauvaises herbes, des morceaux de terre… un relevé scrupuleux et complet du jardin, par le détail, sans possibilité de voir le tout.

Il me montre aussi des étranges photographies de mer composée à partir de détails de plusieurs images faites au même moment. Chaque partie représente des vagues de tailles identiques, vues depuis le même endroit. Montées ensemble elles éliminent la perspective et créent l’illusion d’une mer verticale.

En feuilletant un gros livre dans lequel des dessins côtoient des images de happenings et d’interventions diverses dans l’espace public je me souviens de la résidence d’artistes du « Centre du Monde » que Mahéo a initiée et dirigée pendant presque dix ans. En plus du lieu de résidence, un budget était alloué à chaque artiste pour acheter des livres qui devaient constituer, à terme, « la bibliothèque du centre du monde ». A la fin du séjour il était demandé à chacun de laisser quelques choses dans le lieu en vue de constituer, dans le temps, une imprévisible collection d’objets, artistiques ou non.

J’admire au passage un beau livre sur le travail de Lionel Estève, publié par la maison d’éditions que Mahéo a montée avec Sébastien Reuzé.

Devant la gare de Bruxelles Central il y a une petite œuvre en bronze tiré d’un radeau que Mahéo a construit avec son fils Malachi. Mahéo est fils de marin. Un radeau est construit quand un bateau est en perdition. Il représente l’idée de dérive, d’improvisation, de survie. L’objet est né de l’activité innocente d’un jeu de plage, puis cette activité s’est transformée en œuvre d’art.

Mahéo me parle aussi d’un film qu’il a réalisé à partir de deux bobines super 8 que son père avait tournées au cours d’un voyage en Méditerranée. Après quelques essais de monter le film, il a finalement décidé de garder l’ensemble tel qu’il avait été tourné et d’y apposer un cache noir percé d’un cercle. Les images ne sont dès lors visibles qu’à travers cet œil circulaire qui sillonne l’écran. Ainsi revient l’idée de focalisation sur des détails. L’épaisse feuille de plastique perforée de trois trous, présentée dans l’exposition du B.A.D, est une autre preuve de l’importance de cette notion.

Une sorte de tissu chromé, recouvert d’un store, fait partie d’une élégante sculpture qui sera peut-être montrée dans l’exposition. Une sculpture simple qui semble inconsciemment inspirée par les scintillements du soleil sur la surface de la mer.

Mahéo me remémore le film Roma de Fellini, dans lequel la machine qui creuse un tunnel pour le futur métro perce soudain une paroi donnant sur un immense espace obscur. La lumière des lampes torches révèle alors un ensemble de fresques romaines qui disparaissent aussitôt sous l’effet combiné de l’air et de la lumière. « Nous abritons tous un espace insondable similaire » me dit Mahéo, « que nous ne découvrons que partiellement. Nous ne pouvons que fantasmer d’avoir un regard panoramique sur notre vie. Tout ce que nous pouvons faire pour s’en approcher c’est de se concentrer sur l’aiguille ».


Montagne de Miel, 30 août 2015