Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Marianne Berenhaut - 2013 - L’un d’eux montrant les oeufs intacts [FR, essay],
Texte , 6 p.




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Hans Theys


L’un d’eux montrant les œufs intacts
À propos de l’œuvre de Marianne Berenhaut



Introduction

Ce texte a été écrit pour une exposition de sculptures nommée la robe est ailleurs. Mais avant que je ne décrive quelques-unes des œuvres, je propose de rencontrer Marianne Berenhaut (°1934). Imaginez une personne vive, radieuse de bonne humeur, voyant constamment la relativité des choses, spécialement des choses qu’elle a faites elle-même. De toute évidence, elle aime son œuvre, mais cela ne donne pas lieu à un style de vie égocentrique. Elle est très ouverte et avide d’apprendre. Confrontée à la stupidité, elle est confuse et ferme plutôt que fâchée. La première fois que je suis allé la voir, elle venait de recevoir la visite d’un conservateur de musée. L’artiste me montra la maison et quelques pièces qu’elle avait déballées pour la visite du conservateur. « Elle ne semblait pas aimer mon œuvre. ‘Il y a beaucoup de chaises et de vêtements dans votre œuvre’, me dit-elle. Et alors : ‘En tant que musée, nous préférons nous concentrer sur les artistes établis et les jeunes talents émergents.’ Je me demande si je devrais lui écrire une lettre pour lui demander si elle pense que les artistes établis sont nés comme tels. Ou pense-t-elle qu’on ne peut devenir célèbre que si on a été aidé étant jeune ? Je trouve qu’elle confond la fonction privée d’une galerie avec la fonction publique d’un musée. Les musées doivent informer le public. Et non seulement sur les artistes jeunes ou célèbres, mais sur tous les bons artistes, connus ou non. »

Plus tard, elle me dit : « Parfois, je suis si consciente du temps qui passe que je pense que nous devrions avoir constamment un miroir en face de nous. C’est dommage, mais les choses se détériorent. Quiconque pense que la sagesse vient avec l’âge se trompe. Les idées et les principes évoluent beaucoup plus lentement que les corps. Mais il y a deux choses que je sais. D’abord, je crois que c’est faux de penser que les souvenirs les plus pénibles nous accompagnent plus longtemps que les souvenirs heureux. La vie va et vient. Deuxièmement, quand je travaille je n’ai pas de plan préétabli. Quand je fais des sculptures, c’est comme si j’utilisais une autre forme d’intelligence. Je semble perdre conscience, même si je sais parfaitement ce que je fais. C’est vraiment une sorte de stupidité, au-delà de la logique. Ce n’est pas de l’intelligence sociale, c’est pourquoi c’est si difficile d’en parler. Bref, je crois que les dyslexiques ont raison (elle rit). En tout cas, quand les sculptures sont terminées, je ne les juge pas, elles sont ouvertes à l’interprétation. On retrouve cela dans le titre de l’exposition La robe est ailleurs : les objets sont là, mais dans l’exposition, il ne s’agit pas uniquement d’eux ; c’est une invitation à la balade pour le cœur et l’esprit. Je suis toujours très étonnée par ce que les gens voient dans mon œuvre ».

Je suis assis à côté de l’artiste et nous feuilletons deux gros classeurs contenant des photos de son œuvre. Elle commente, je prends note.

Les premières œuvres qu’elle a réalisées sont nommées Maisons-Sculptures : des abris pour personnages. Bien qu’elles soient trop petites pour abriter une personne réelle, ce n’étaient pas des modèles architecturaux. Les sculptures étaient faites de fers à béton, jute et plâtre et pleines de trous et de crevasses. Certaines avaient une surface rude, d’autres étaient plus lisses. L’une d’elles était en aluminium. Malheureusement, elles ont toutes été détruites. Tout ce qui reste est une collection de photos.

L’artiste me dit qu’elle a toujours eu tendance à créer d’une part des œuvres rigoureuses, minimalistes et de l’autre des œuvres plus débridées, qui semblent déborder. Elle ne sait pas pourquoi cette distinction existe.
En regardant la photo d’un plâtre couvert de plomb, œuvre réalisée à la fin des années soixante, elle me dit : « J’aime Brancusi. Le jour où j’ai vu Le baiser pour la première fois, j’étais subjuguée. Je crois que là, j’ai essayé de faire un baiser ».

En 1969, Berenhaut, tombée à travers une verrière, fut incapable de marcher pendant un an. Durant ce temps, le monde a changé, dit-elle. « Par exemple, j’étais infirmière. A l’époque, les médecins étaient considérés comme les maîtres de la vie et de la mort. Tout à coup, l’ordre social a changé. Mes œuvres ont changé aussi. J’ai commencé à faire les Poupées-Poubelles. »

Ces poupées consistent en des bas de nylon bourrés de foin, de paille, de fleurs et de toutes sortes d’objets comme des horloges, un morceau d’accordéon, des poêles à frire ou d’autres ustensiles de cuisine. La plupart des poupées étaient dressées contre un mur ou assises dans un fauteuil pour éviter qu’elles ne tombent. En 2009, quarante-neuf d’entre elles furent montrées dans l’église baroque Saint-Loup à Namur. « Elles étaient moins provocantes dans cette église, assises en silence, réunies après quarante années de séparation. » «En général, les femmes se retrouvent dans ces sculptures, » dit l’artiste, « mais les hommes sont horrifiés par elles. »


Vie privée

En 1981, Berenhaut s’est mise à travailler à une série nommée Vie privée, « privée » dans les deux sens du terme. C’est un titre magnifique. Privée de quoi ? Peut-on être privé de ce qu’on n’a jamais eu ? La question est importante car, quand on rencontre Marianne, on est frappé par sa vitalité, son sens de l’humour et son enthousiasme. Je la regarde et je souris. Elle porte des chaussures rouge vif aux semelles roses, des chaussettes d’un vert lumineux et un pantalon jaune. La belle maison dans laquelle elle vit, près d’un parc, est bourrée d’objets merveilleux. Chaque recoin y semble vivant. « C’est étrange, » dit-elle, « je rêve d’espaces vides et je les remplis toujours d’objets. »

La série Vie privée est constituée principalement d’installations et d’assemblages. L’un deux, Il s’est passé quelque chose (1987), présente un tapis à prédominance rouge, le châssis avant-gauche, bleu pâle d’une voiture, à la vitre à moitié ouverte, adossé au mur, une paire de chaussures, un sac à main, une combinaison en satin rose sur le tapis et quatre chaises de tailles différentes enveloppées dans du grillage de poulailler.

La grand-mère est assise dans un fauteuil confortable couvert de tissu vert à motif de vigne : une vieille robe noire et blanche (également à motif végétal), d’où sortent un géranium au pot invisible et des chaussures posées sur un miroir qui continue sous le siège. Un châle bleu. Sur le dossier, un imperméable d’enfant à pois blancs. Par terre, un gros trousseau de clefs. Sur les genoux de la grand-mère, des aiguilles à tricoter.

L’arbre de Noël aux enfants (2000) est fait de poupées tricotées de différentes couleurs (jaune, rouge, vert, brun, rose, blanc et noir), entourées de guirlandes lumineuses, miraculeusement tenues en équilibre par une mince structure jaune pâle. La plus petite poupée est confortablement assise en haut, surveillant les environs de sa position privilégiée. Toutes les poupées ne semblent pas tristes. De fait, l’une d’elles a un grand sourire et porte un écharpe jaune pâle et un bonnet pour la tenir chaud.

L’installation En rang (1992) est faite d’une rangée de machines à écrire noires. Celles du devant ont été écrasées. Au-dessus des machines pendent des ampoules nues, rappelant des caves, des cellules de prison ou des maisons de pauvres. « Les machines à écrire avancent vers la destruction inévitable, » dit l’artiste.

Ligoté sur table basse (1996) est un aquarium sur lequel reposent deux tuyaux en plomb. « D’abord, je n’arrivais pas à voir le rapport entre les tuyaux et l’aquarium, » dit l’artiste, « Cela prouve comme je suis bête quand je travaille. Je ne voyais que deux objets paraissant en déséquilibre sur une autre objet. »
Une pièce similaire, Table de jardin (1993), consiste en une table de jardin métallique, couverte en partie par des bandages plâtrés qui en outre tiennent en place un tuyau en plomb courbé. Les pieds de la table sont vert foncé. Le plâtre est blanc. Le tuyau est gris.
Une machine à coudre couverte de plomb coud un objet ressemblant à un matelas.

Dans Le bureau (1993) quatre chaises en bois aux sièges de cuir rouge entourent une pièce de mobilier de bureau appuyé au mur.
En 2000, Berenhaut a fait Le lit, un assemblage se composant d’un lit en métal vert, d’algues et de bols en verre. « J’ai fait cette œuvre frénétiquement, » dit-elle, « quand elle a été terminée, j’étais surprise. Il semblait n’y avoir aucun rapport avec quoi que ce soit que j’avais fait auparavant. Jusqu’alors je parlais souvent de perte », continue-t-elle, « de ma vie défavorisée et de mon enfance. Mais depuis cette sculpture, j’ai senti que je parlais de ma propre vie et de mes propres fantasmes. La pièce m’a submergée. J’étais perturbée par elle, mais je ne voulais pas la détruire comme si je réalisais qu’elle était très importante. »

A jeter (2006) présente un rangée de sacs en papier kraft vert clair, de plus en plus inclinés. « Je les ai trouvés devant un magasin de chaussures. Beaucoup de caves dans les environs avaient été inondées et tout le monde profitait de l’occasion pour faire le ménage. Il y avait des tas de bonnes trouvailles à faire ce jour-là ! »

A l’époque, je travaillais dans une école. Un jour, j’ai vu le jardinier brûler de nombreuses petites chaises roses. Je l’ai prié de s’arrêter et j’en ai sauvé quelques-unes. J’ai fait une installation dans laquelle elles se soutiennent les unes les autres, parce que chez certaines il y a des pattes qui manquent. Je les ai installé sur un sol fait de carrelage provenant d’une maison abandonnée. »

« Dans cette pièce, tu vois un parc pour enfants avec des valises qui ont l’air de partir. »

« C’est ma plus grande installation. Elle s’appelle L’inachevé. Je ne sais pas comment elle est faite. Elle contient des gants, des balais, des valises et d’autres trucs. Mon assistant a fait un plan pour la reconstruire. J’essaie de rendre mes titres moins explicites. Le sous-titre de cette pièce est : » Le thé répandu s’en va avec les feuilles et chaque jour meurt un coucher de soleil ». C’est un phrase de L’intrus de Faulkner. Je ne sais pas ce qu’elle signifie. Comment un coucher de soleil peut-il mourir ? »

« Mes premières Poupées-Poubelles avait l’air de grosses pommes de terre. Je remplissais des bas de nylon avec du rembourrage de matelas. Mes amis étaient horrifiés. »

« C’est vrai qu’il y a du tragique dans mon œuvre, mais il y a aussi beaucoup d’humour. Je la considère comme poétique. Comme cette sculpture qui consiste en une rencontre entre des parties de bicyclette et des interrupteurs électriques. C’est poétique, pas tragique. »

« Je suis contente que tu m’aies raconté l’autre jour que je souffre de prosopagnosie. Maintenant, je sais pourquoi je ne reconnais jamais les gens en-dehors de leur contexte. Est-ce que je peux prendre une photo de toi avec mon téléphone ? Cela m’aiderait à retenir ton visage. »


De la grâce

Tout le monde a droit à un certain degré de grâce : le droit d’être qui tu es, où tu es. Libre de culpabilité. Je crois que l’occupation principale des artistes est de conquérir ce droit, de le revendiquer par une série d’actions qui confrontent le spectateur avec une vue différente des choses. C’est leur vocation de défendre cette différence. Ce que leurs œuvres disent, c’est : « Voilà qui je suis, voilà ce que je fais ». Pas pour nous – qui bien sûr en cueillons les fruits aussi – mais pour eux-mêmes. Pour moi, la démonstration la plus convaincante se retrouve dans les écrits et les paroles de Louise Bourgeois, qui prend la liberté de se contredire sans cesse. Selon son humeur, son œuvre peut se concentrer un jour entièrement sur la forme et entièrement sur le contenu le jour d’après. On trouve grâce en étant accepté. Être accepté, c’est être aimé.

Ce qui me frappe le plus dans l’œuvre de Berenhaut, c’est sa vivacité. Les couleurs et les motifs végétaux. Tout éclate de vie. Un tuyau en plomb, décrit comme un organe sexuel mâle, est quelque chose qui peut être courbé. Il paraît toujours vivant. Des textiles changent de couleur. Du bois continue à respirer et à bouger.

Parfois, les objets en métal ou les pièces de mobilier paraissent rigides, mais alors l’humour les amène à la vie.

Il me semble que l’œuvre de Berenhaut exprime la liberté. L’artiste confirme ceci, me racontant qu’elle a eu beaucoup de liberté artistique parce qu’elle a toujours eu un boulot. Elle ne cite pas les surréalistes belges, qui devaient avoir un emploi régulier pour se qualifier comme membre du mouvement.

Du point de vue sculptural, j’aime la façon dont les objets s’appuient au mur. J’aime leur stabilité momentanée. J’aime aussi les piédestaux plats qu’elle fait, que ce soit avec un tapis, un miroir, un rectangle rouge tracé à la main ou de vrais carrelages récupérés d’une maison abandonnée. Dans une pièce, Le départ, le piédestal, si c’en est un, est une échelle. La pièce a été décrite en détail par Thierry de Duve, qui compare quatre versions de la même sculpture. En gros, elle consiste en une voiture d’enfant saupoudrée de fausse neige, placée au bout d’une échelle posée par terre et plus large d’un côté que de l’autre. Au mur, vous voyez une photo et une affiche provenant d’une gare (annonçant deux fois les arrivées, deux fois les départs).
L’artiste prend la liberté de changer la direction de l’échelle et la position de la voiture d’enfant. Elle se permet de changer d’affiches de gare. Dans les versions anciennes, elle se permettait de placer une poupée couverte de boules de Noël dans la voiture, qu’elle s’est permis d’enlever dans les deux versions ultérieures. L’essentiel pour moi, c’est cette revendication de la liberté, qui sans aucun doute tient les œuvres en vie, mais qui souligne aussi la souveraineté de l’artiste, même si celle-ci peut sembler ne pas savoir ce qu’elle fait.

Thierry de Duve se demande « s’il faut ouvrir [à Berenhaut], en marge des catégories de ‘l’informe’ et du ‘work in progress’, (…) une catégorie esthétique nouvelle », qui devrait opérer une réconciliation nécessaire et imminente avec le statut de survivant. Mais tous les artistes sont des survivants d’un monde qui ne les attendait pas. Chaque artiste doit se créer une place. Dans sa nouveauté, l’œuvre dévie de tout ce qui existait auparavant. Elle nous montre les vieilles choses de façon nouvelle ou rien que des choses neuves qui ne ressemblent en rien à ce qui les a précédées, ni à eux-mêmes, ni à leur créateur, ni au spectateur. Cette étrangeté leur donne leur raison d’être. Comme l’écrivait Susan Sontag, c’est naïf parce que c’est nouveau. Mais dès qu’elle a été reconnue, la nouveauté fait paraître naïves les vieilles choses.

Dans ce sens, nous avons tous le droit d’être naïfs, de ne pas savoir, d’oublier, de vivre. Non pas d’une façon anticulturelle, qui, comme l’écrivait le vieux Thomas Mann, mène inévitablement à la barbarie. Car rien n’est vulnérable comme notre civilisation et le fil qui nous sépare de la bestialité est bien mince.

Célébrons Le système périodique de Primo Levi, un livre qui montre comment on peut partir à nouveau, en cuisinant des excréments de poules, en espérant, aimant la science, aimant les miracles de la chimie et de la vie.

Et pensons à ce magnifique poème de Philip Larkin, dans lequel les femmes, mères, pères, fils et filles de mineurs tués dans une explosion, voient, en écoutant le prêtre, apparaître les morts dans une lumière dorée, l’un deux montrant dans ses mains ouvertes les œufs d’alouette trouvés le matin avant l’explosion, intacts.


Montagne de Miel, 30 octobre 2013