Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Michael Dans - 2016 - Pour Mike [FR, essay],
Texte , 3 p.




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Hans Theys


Pour Mike
Sur une série de photos de Michael Dans



Les photos de Michael Dans (°1971) sont surprenantes. Elles nous font penser à d’autres photos qu’on a déjà vues, mais en même temps, on voit aussi qu’elles sont différentes. En quoi résiderait cette différence, cette nouveauté ?

Au moment de sa création, toute œuvre d’art dépasse l’entendement du spectateur. C’était le cas pour les poèmes de Baudelaire, les tableaux de Manet et « la Recherche » de Proust, dont la valeur n’a pas été reconnue par André Gide. (Qui en a parlé, plus tard, comme « l'un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie ».) Incapables de saisir la nature spécifique de l’œuvre nouvelle devant laquelle ils ou elles se trouvent, les critiques d’art la comparent à d’autres œuvres faisant déjà partie du Panthéon. Ils citent alors les photos de Nan Goldin, les documents photographiques de Pierre Molinier ou le film Trash Humpers de Harmony Korine pour vous montrer le chemin. S’ils sont honnêtes, ils avouent qu’ils ont peur de la nouveauté. Mais pourquoi ? Parce qu’ils ne la comprennent pas ? Ou parce qu’ils la comprennent trop bien ? Parce qu’ils comprennent, sans mots, que le phénomène de la nouveauté cache un monstre nocturne ?

Un des hommes les plus impressionnants de tous les temps est l’empereur romain Marc Aurèle. Grâce à la mort, écrit-il, le monde reste éternellement vert, jeune et frais. Parallèlement, toute aspiration à la nouveauté, toute transgression des normes existantes, qu’elles soient éthiques ou esthétiques, nous plonge dans l’effroi le plus total. Car chaque fois que nous changeons, quelque chose meurt en nous.

On pense à Molinier, mais c’est différent. On pense à Dirk Braeckman, mais c’est différent. On pense à Nan Goldin, mais c’est très différent. Lorsqu’on regarde Trash Humpers de Harmony Korine, ce qui frappe, ce n’est pas l’univers insipide des protagonistes, hanté par l’ennui, mais le fait que cet univers soit copié ou évoqué par un artiste. Pourquoi l’aurait-il fait ?

Il en va de même pour les photos de Dans. Presque invisiblement, elles sont caractérisées par un humour et une distance qui nous font comprendre qu’il s’agit de mises en scène, et certainement pas de documents intimes. Lentement, elles se sont ouvertes pour moi. Une chose qui m’a aidé, c’était leur présentation, sublime, lors de la biennale de la photo à Liège. À commencer par leur tirage en petits formats, ce qui accentuait leur caractère secrètement familial. Non qu’il s’agisse de photos intimes, mais le caractère spécifique de leur esthétique semble être lié à une atmosphère claustrophobe, voire incestueuse. Ensuite, cet effet est renforcé, selon moi, par les cadres noirs qui semblent cerner le rêve de liberté qui se développe à l’intérieur de l’image. Enfin, les photos étaient présentées sur un fond de tapisserie créé par l’artiste, ce qui me rappela l’introduction du mot « living » en français et en néerlandais, un renouvellement qui alla de pair avec l’introduction du rituel de l’apéritif (probablement une invention du cinéma américain, pour donner aux acteurs de quoi occuper leurs mains) et du meuble spécifique qui allait s’appeler le « bar ».

Les photos de Dans ont un côté « cossu », qui enrichit leur nouveauté. Cela me fait penser à une chose qu’il m’a confiée, il y a quelques années, à propos de ces dessins. « Les ours que je dessinais », me dit-il, « étaient des monstres pour moi, reliés à une sexualité menaçante. Mais je me suis rendu compte qu’il y avait des gens qui les accrochaient dans les chambres à coucher de leurs enfants. Cela m’a donné l’idée de photographier des filles nues avec des animaux en peluche. »

Dans l’univers de Dans, le ruban adhésif coloré, les objets en plastique, la fausse fourrure et les animaux en peluche, tels des vestiges non biodégradables de notre société, rythment des images déconcertantes, touchantes et tendres.

J’y vois surtout deux choses : la réalité du corps et la réalité du rêve. Ici, le rêve est devenu tellement réel que le corps peut vraiment se montrer mis à nu. Je pense que c’est cela que Dans appelle le côté « féministe » de ses photos. Le corps est accepté tel qu’il est. Chacun a le droit d’exister.

Toute œuvre d’art se rapporte à la mort ou à l’amour. La mort, qui n’est devenue consciente que grâce à la parole et à l’œuvre d’art ; et l’amour, qui n’est autre chose que l’acceptation de notre mortalité.

En même temps, le rêve prend la forme d’une transformation fantasmagorique du corps. Une nouvelle féérie se dégage, se développe.

L’art évolue en dépassant les normes et en absorbant la banalité de tous les jours. Ainsi, avec L’Assommoir, Zola a introduit dans la littérature des ouvriers qui parlent de pommes de terre. Et l’Olympia de Manet, elle, était blême. Les spectateurs avaient l’impression de voir un cadavre. Tout l’art est habité par des « débris d’humanité pour l’éternité mûrs ». « Dieu soit loué, je ne dois plus faire de littérature, » s’exclama Henry Miller en 1934. De la fange humaine, Céline tira, au même moment, du miel. Toujours la même fange. Toujours le même glissement de toutes les normes, cette même quête de particularité, ce même besoin de verdeur, de fraîcheur et de nouveauté, tirés du quotidien.

Et tout cela est bien effrayant, je dois dire. Car on aime le nouveau, mais on aimerait aussi ne pas mourir.

Vive Marc Aurèle ! dis-je. Et pour ceux qui ont peur, comme moi, il y a la maman de Marcel Proust. « Si vous n’êtes Romain, » dit-elle sur son lit de mort à son fils en pleurs, « soyez digne de l’être. »


Montagne de Miel, 22 août 2016