Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Emilio López-Menchero - 2018 - De koppendans [NL, essay],
Texte , 2 p.




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Hans Theys


Le bal des têtes
Sur la peinture d’Emilio López-Menchero



Il y a trente ans, par une belle nuit de décembre, j’ai admiré des tableaux de López-Menchero. Cet homme-là savait déjà peindre. Mais la peinture en soi ne lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Il voulait se façonner une gueule reconnaissable et un cœur à lui tout seul. Nous étions dans un petit appartement au quatrième ou cinquième étage d’une maison de location. Du balcon nous avons regardé une répétition nocturne pour un défilé de carnaval. Trois géants somnolents s’appuyaient contre des réverbères, deux hommes au combat roulaient sur le sol, l’un d’eux perdait sa perruque aux longs cheveux blonds.
    Sous les yeux et entre les mains de ce peintre, la peinture devient un outil.
Si certains de ces tableaux semblent littéralement avoir été peignés, une chose est sûre : il se sert de la peinture comme d’un peigne, c.-à-d. un instrument à agencer le passé, les impressions, les pensées, les doutes et les rêves.  Serait-il donc possible de se forger un soi en peignant ?
    Se considérant peu doué pour le langage, López-Menchero s’est voué
à l’architecture, à l’intervention spatiale, à la performance, à la photographie,
à la sculpture, au dessin et, finalement, il est revenu à la peinture proprement dite, pour se faire une image de qui il pourrait être.
    Quelle acuité dans ces interventions spatiales ! Quelle élégance dans ces dessins ! Quelle précision dans ces autoportraits photographiés !
    Il y a longtemps, j’ai connu un géant qui m’avait confié que la mort de sa mère l’avait libéré. Gérante d’un magasin à blé, celle-ci descendait toute seule, sur ses épaules, des sacs de cinquante kilos qui étaient stockés dans le grenier. Le fils, pourtant un colosse, lui aussi, s’était retrouvé écrasé, persuadé dès lors de ne jamais pouvoir égaler cette Athéna invincible.
    Il en était de même pour moi. Ayant eu des parents qui faisaient semblant d’être parfaits par crainte d’être rejetés par leurs enfants, je me suis senti minable toute ma vie.
    Les pensées, seules, ne peuvent nous sauver. Pour comprendre (et pour ressentir), il faut agir. Il faut tracer des raies. Il faut échouer. Il faut survivre à ses erreurs.
    La peinture a cela d’inégalable qu’elle permet de montrer ses failles.
Elle consiste en des traces d’une pensée pénible, stupide, honteuse, mais honorable. Elle nous permet de tracer des images dans la boue, de faire surgir
des rêves, de cerner des doutes, de nous faire une idée.
    Ainsi, le cirque continue, les masques se mettent à danser, le saltimbanque apprend à tomber, le cauchemar se dompte et le jour se fait plus doux.


Montagne de Miel, 12 mai 2018