Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Rein Dufait - 2012 - Malgré lui [FR, essay],
Texte , 3 p.




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Hans Theys


Malgré lui
À propos de l’œuvre de Rein Dufait



Une des premières œuvres de Dufait (°1990) que j’ai découvertes était une raquette de ping-pong perforée à plusieurs endroits à l’aide d’une perforatrice percutante. Les trous ayant le diamètre d’une balle de ping-pong, l’œuvre évoquait instantanément un renversement de rôle dont la plastique était plutôt réussie : la raquette ne pouvait plus retenir les balles ou, inversement, les balles avaient percé des trous dans la raquette.  L’objet était ainsi privé de sa fonction. Un artiste moins doué aurait conçu cet acte comme un gag et n’aurait pratiqué qu’un seul orifice, en choisissant probablement le centre de la raquette. Dufait, lui, s’y est pris autrement. Il a percé plusieurs trous, créant du même coup une véritable sculpture, soit un objet inutile qui évoque des pensées, des images, des sentiments ou des histoires. En positionnant la raquette debout, dressée sur l’extrémité de la poignée, l’artiste évoquait en outre les contours d’un petit arbre abstrait. Un pommier dessiné par un enfant ! Un champignon à pois blancs ! Mais voilà que sur le tranchant de la raquette, le contreplaqué s’est mis à gondoler. Et Dufait d’intituler son œuvre Wonogirl.   Soudain, nous voyons surgir une Marilyn Monroe, ou une Jacky Kennedy, ébauchée par Warhol. Fabuleux de voir comment un seul objet peut évoquer tant d’images et tant d’histoires différentes… Stupéfiant pour une des premières œuvres d’un artiste.

L’œuvre de Dufait naît dans son atelier, presque malgré lui, comme si les matériaux et les outillages que ce sculpteur réunit autour de lui s’animaient d’eux-mêmes. Sur de nombreux objets et matériaux, on remarque des coups de hache, apparemment gratuits,  mais qui dévoilent parfois des textures très surprenantes. Il y a deux mois, je me trouvais dans son atelier et j’admirais une splendide stalactite en dégoulinades de plâtre.  Dufait me confia que la stalactite renfermait des pots de peinture remplis et qu’il avait l’intention de forer des trous dans le plâtre et les pots, afin que la peinture puisse couler vers l’extérieur de la stalactite, ajoutant de la couleur à l’effet dégoulinant. L’interrogeant, plus tard, sur le résultat de son intervention, il me répondit qu’au début, ce fut du plus bel effet. Il avait incisé cinq fois la sculpture à la hache et la peinture avait jailli, créant un effet prodigieux. « Et que s’est-il ensuite passé ? » demandai-je. « J’ai continué à lancer la hache, je ne pouvais plus m’arrêter » avoua-t-il en riant.      

Ce qui, d’après moi, fait toute la beauté de l’histoire de cette sculpture, c’est qu’elle prouve que l’artiste avait au départ l’intention d’alléger sa sculpture en plâtre et de la blinder en plaçant des pots de peinture vides dans l’âme de la sculpture.  Mais comme, dans son atelier, les pots de peinture vides se transforment assez rapidement en sculptures diverses, et que l’artiste n’en disposait sans doute plus, il a dû se rabattre sur des pots pleins. Et ce n’est qu’ensuite qu’est née l’idée de laisser la sculpture se façonner d’elle-même de l’intérieur, selon un procédé incontrôlable.

Comme les sculptures de Dufait sont le résultat d’une série d’opérations plastiques, elles témoignent de leur genèse et nous parlent de l’acte de sculpter. La sculpture Wespermes, montrée pour la première fois lors de l’exposition collective Over de lach (Lokaal01, Breda, 2011), en est une belle illustration.  L’œuvre présente des plâtres réalisés à partir de gants en caoutchouc; ces plâtres ont été superposés à l’état liquide, telles des mains formant une petite tour.  Or, en général, les sculptures naissent en ajoutant de la matière à une âme ou en enlevant de la matière à un volume. Et c’est justement ce qui devient lisible par cette superposition de mains, de formes creuses et convexes. Ensuite, cependant, la sculpture a été involontairement « travaillée », c’est-à-dire en la laissant un certain temps sans surveillance dans l’atelier, en la déplaçant, en la voyant culbuter, en l’utilisant comme contrepoids, en la sauvant, en shootant dedans, en la caressant, en la jetant et en la récupérant finalement. Au terme de ces mauvais traitements minutieusement infligés, presque tous les doigts s’étant cassés, il va sans dire que le spectateur peine à reconnaître instantanément des mains, mais la sculpture évoque d’autant plus, et d’une façon plastique « négative », les mains du sculpteur et la genèse d’une œuvre plastique qui se façonne par enlèvement de matière.

Comment décrire la splendeur de ces œuvres débutantes ? Peut-être à l’aide de la description que fait Rodin de la statue du Maréchal Ney créée par François Rude. Si cette sculpture est aboutie, confie Rodin à Paul Gsell, c’est parce que la main gauche du militaire lève encore le fourreau pour en extraire plus facilement le sabre, alors que celui-ci brandit déjà le bras droit au-dessus de la tête, paré à donner l’assaut. On retrouve une observation semblable chez Moore à propos de L’homme qui marche de Rodin.  Moore fait remarquer qu’il est impossible de voir sur quel pied le promeneur prend appui. « Le mouvement », selon Rodin, est le passage d’une position à une autre. » Et c’est exactement ce que l’on peut observer chez Dufait. Comme il n’éprouve pas le besoin d’achever les choses ou de les amener à leur point final, elles basculent doucement dans une autre position ou dans un autre état ; c’est alors que, parfois, il les rencontre et décide de les préserver.  

Nous savons par ailleurs que Rein Dufait a grandi sur le littoral, où il a souvent joué dans le sable et la boue. Et nous savons aussi qu’il a grandi dans une grande maison, dont la rénovation est restée inachevée suite à la maladie de son père. Il a donc grandi dans une maison où l’on pouvait lire, sur les murs non peints, les inscriptions secrètes laissées par les ouvriers ; où l’on pouvait, à un certain endroit, retirer du mur une brique et la remettre ensuite en place ; une maison, enfin, où une poignée de porte manquante avait été remplacée, il y a vingt ans, par une pique à brochette métallique pliée en deux qui ployait d’abord à l’amorce du mouvement descendant, mais qui retrouvait ensuite sa rigidité fonctionnelle permettant d’ouvrir et de fermer la porte.

Je crois que les artistes canalisent ce genre d’expériences et possèdent un don divin que peu d’humains partagent et encore moins arrivent à exploiter d’une manière digne, sensée et réussie.


Montagne de Miel, le 3 février 2012