Hans Theys is een twintigste-eeuws filosoof en kunsthistoricus. Hij schreef en ontwierp tientallen boeken over het werk van hedendaagse kunstenaars en publiceerde honderden essays, interviews en recensies in boeken, catalogi en tijdschriften. Al deze publicaties zijn gebaseerd op samenwerkingen of gesprekken met de kunstenaars in kwestie.

Dit platform werd samengesteld door Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen). Het kwam tot stand in samenwerking met de Koninklijke Academie voor Schone Kunsten in Antwerpen (Onderzoeksgroep ArchiVolt), M HKA, Antwerpen en Koen Van der Auwera. Met dank aan Idris Sevenans (HOR) en Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Walter Swennen - 2017 - Esquive élémentaire [FR, interview],
, 4 p.




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Hans Theys


Esquive élémentaire
Bref entretien avec Walter Swennen



Jeudi 29 juin 2017. Walter Swennen (°1946) m’a invité à venir découvrir ses dernières peintures, juste avant leur envol pour les États-Unis, où elles seront exposées chez Barbara Gladstone en septembre prochain. Je décide d’y aller avec une caméra vidéo. Lorsque j’entre dans son studio, il se met à coucher toutes les peintures de plus petit format sur le sol. Je commence à les filmer, une à une. Je note alors qu’il y a moins d’œuvres qui reposent sur une différence de texture réalisée au couteau de peintre (un des outils préférés de Swennen). Mais ici aussi, je découvre de nouvelles interventions dans la texture, obtenues soit par d’épaisses coulures de peinture, soit par le maniement comique, en apparence gauche, d’un pinceau. Certaines textures sont tellement complexes que leur chronologie en est devenue illisible. Je sais que cela ne sert à rien d’en parler avec Swennen, c’est comme essayer d’épingler une puce. Il ne veut jamais admettre avoir « fait » quelque chose, car cet aveu semble impliquer pour lui qu’il a planifié ses peintures. Il change sans cesse ses récits. « Si je révélais aux gens ce qui s’est passé, j’aurais l’impression de mentir, » dit-il. Un jour, il m’avait confié ne jamais utiliser de white spirit. La semaine d’après, j’ai trouvé un petit mot collé sur sa sonnette d’entrée : « De retour dans cinq minutes. Suis parti acheter du white spirit. »
    Je tente quand même le coup.

- Comment es-tu parvenu à créer ses taches bizarres?

Swennen : Eh bien, comme tu le sais, je n’ai rien décidé du tout. Mais après avoir gratté des lambeaux de la couche supérieure de peinture, révélant ainsi la couche inférieure, j’ai commencé à « boucher » les trous.

- C’est ce que font, de nos jours, les restaurateurs de peintures anciennes : ils bouchent d’abord les trous avec une espèce de mastic détachable. Puis, ils imitent de la peinture à l’huile en apposant une fine couche de gouache… Et que s’est-il passé dans cette autre peinture?

Swennen : D’un coup, je me suis retrouvé avec des coulures de peinture qui avaient l’air assez expressives. Pour contrebalancer cet effet, je suis soigneusement repassé sur ces coulures avec un pinceau très fin, comme le faisait ce peintre français… 

- Hans Hartung.

Swennen : Oui, c’est bien lui. Les gens pensent que ses peintures sont gestuelles, alors qu’elles résultent en fait d’une application méticuleuse de la peinture.

- Dans cette peinture-ci, les gouttelettes jaunes suggèrent également une approche expressive jusqu’à ce qu’on remarque qu’elles s’arrêtent net… Tu as dû les effacer sur les bords de la peinture…

Swennen : Non, je ne les ai pas effacées. J’ai utilisé du ruban adhésif…

- Du ruban adhésif? Dans cette peinture-ci? Je ne te crois pas.

Swennen : Spinoza écrit que les gens ne se rendent pas compte du nombre incroyable de choses que le corps peut réaliser « sans la conduite de l’Esprit ». « La structure même du Corps en soi, poursuit-il, surpasse de loin toute chose produite par le savoir-faire humain. »

- C’est pourquoi, pour lui, toute matière est imprégnée de la grâce divine. Une image très audacieuse, bien sûr, puisque Dieu n’a pas d’autre adresse; on ne peut le trouver ailleurs.

Swennen : En effet, le monde est fait de Dieu, tout comme une table est faite de bois.

- Certains pensent qu’une table peut également exister sans bois, reposant pour l’éternité dans les cieux, où les intellectuels peuvent la scruter et l’expliquer… Cela me rappelle un débat qui a animé la chrétienté pendant des siècles, à savoir le thème de la double nature du Christ.

Swennen : Continue. Je veux tout savoir.

- Comme nous le savons tous, le Christ est à la fois Dieu et homme. Pour nous montrer comment accepter notre mortalité, le Dieu chrétien se fait homme, mais tout au long de sa vie, le Christ reste Dieu.

Swennen : Viens-en au fait, tu palabres…

- Eh bien pendant des siècles, on a assisté à de virulents débats sur cette double nature du Christ. Certaines gens soutenaient qu’il était purement humain, d’autres qu’il était uniquement Dieu. Il a fallu organiser plusieurs grandes conventions pour trancher une fois pour toutes en proclamant que Marie était Theotokos : Celle qui donna naissance à Dieu.

Swennen : Le concile d’Éphèse.

- Et on n’aurait pas su faire autrement, car il y a toujours des gens qui veulent tout «comprendre» : ils veulent saisir la soi-disant vraie nature du Christ. Or, toute la force de l’image du Christ réside dans son «insaisissabilité», il est tout à la fois homme et Dieu, tout comme une peinture est, à la fois, une image et un objet.

Swennen : D’où la distinction d’Aristote entre « être contraire » et « être en contradiction ». Les choses peuvent être contraires, tandis que les mots que nous employons pour les décrire sont en contradiction. Personnellement, je crois que la contradiction provient du langage, non des choses elles-mêmes.

- Si nous faisons une distinction entre la «forme» et le «contenu», c’est pour nous permettre de réfléchir au sujet d’une œuvre d’art; mais pareille approche ne se justifie que si nous gardons à l’esprit qu’en réalité, la forme et le contenu n’existent pas en tant qu’entités distinctes.

Swennen : À propos des rêves, Freud disait que leur forme fait partie de leur contenu.

- Pour en revenir à ces gouttelettes jaunes… Je sais que tu ne voudras jamais rien admettre. Mais, agenouillons-nous et regardons attentivement cette peinture. Je ne crois pas que tu aies utilisé du ruban adhésif. Je crois que tu as effacé la peinture…

(Nous nous mettons tous les deux à genoux et regardons la peinture à quelque 10 cm de distance. Patrick Verelst, qui suit notre conversation, râle de ne pas avoir de caméra pour enregistrer cet acte de dévotion.)

Swennen : Je crois que tu as raison. J’ai dû les effacer. Mais si c’est le cas, je ne m’en suis pas rendu compte. Mon esprit était certainement en train de divaguer…

- Vous êtes un tricheur, Monsieur Swennen.

Swennen : Je le sais, mon cher Watson.

- Sancho, Monsieur. Appelez-moi juste Sancho.

 

Épilogue

Au terme de cette conversation, Patrick Verelst remarque qu’une des peintures est craquelée.
    « On n’aime pas vraiment les craquelures à New York, » remarqua-t-il.
    « La peinture t’invite à ajouter une dernière mince couche avec un pinceau fin, » dis-je à Swennen. « S’il te plaît, fais-le immédiatement. Comme ça, je pourrai te filmer. »
    À ma surprise, Swennen saisit un pinceau fin et commence à colmater les craquelures. Je me précipite sur ma caméra et je commence à filmer la main qui tient le pinceau. Quand je filme, je regarde toujours à côté de la caméra, afin de voir ce que je vais filmer l’instant d’après. Soudain, je réalise que le gros du travail est en train de se dérouler sur la palette. Je vois, avec regret, comment la main que j’étais en train de filmer, plus rapide que mon œil, saisit un couteau de peintre et mélange un peu de peinture. Au moment où je braque la caméra sur cette scène, mon autre œil note comment la même main s’est emparée d’un bout de tissu pour effacer un peu de peinture sur la toile. Et au moment où je braque la caméra sur la toile pour saisir tout cela, mon œil libre observe comment Swennen écrase une pointe de peinture avec son pouce droit et quand je m’apprête à filmer cela, je vois alors comment ce même pouce suit le parcours d’une craquelure pour la colmater avec de la peinture…
Au bout du compte, j’ai réussi à ne filmer pour ainsi dire rien… Nous comprenons que l’esprit ne peut pas conduire ces interventions parce que la main bouge plus vite que son ombre, obéissant à des habitudes et à des rythmes qui doivent échapper à toute forme de raison.


Montagne de Miel, 1er juillet 2017

Traduit par Michèle Deghilage