Hans Theys is een twintigste-eeuws filosoof en kunsthistoricus. Hij schreef en ontwierp tientallen boeken over het werk van hedendaagse kunstenaars en publiceerde honderden essays, interviews en recensies in boeken, catalogi en tijdschriften. Al deze publicaties zijn gebaseerd op samenwerkingen of gesprekken met de kunstenaars in kwestie.

Dit platform werd samengesteld door Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen). Het kwam tot stand in samenwerking met de Koninklijke Academie voor Schone Kunsten in Antwerpen (Onderzoeksgroep ArchiVolt), M HKA, Antwerpen en Koen Van der Auwera. Met dank aan Idris Sevenans (HOR) en Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Les Snuls - 1993 - Les couilles de l'art [FR, essay],
Tekst , 7 p.

 

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Hans Theys

 

 

LES COUILLES DE L'ART

(PETIT CATÉCHISME À L'USAGE DES RAILLEURS)

 

 

1. DÉPLOIEMENT DU SUJET / DÉVOILEMENT D'UN EMBARRAS

Devant moi, dressé sur mon bureau, se trouve un chicon en bronze, que j'aime beaucoup. Il me servira de guide pour un petit texte à l'occasion d'une exposition autour des Snuls. Les Snuls, ce sont des gens qui font des choses drôles, à la radio et à la télé, dans un paysage imaginaire de choux de Bruxelles et de frites surgelées. Maintenant, ils veulent mettre en évidence le ridicule de l'art contemporain, qu'ils appellent Art Pompier & Officiel. On sent de quoi ils parlent. On le connaît, ce ridicule. Cependant, ça me met mal à l'aise, cette histoire. Pire: plus j'y pense, plus j'ai tendance à prendre la défense de l'Art. Pourquoi? Je ne le sais pas. La plus grande partie de l'art contemporain me laisse complètement indifférent, mais je me sens quand même concerné. C'est embarrassant.

 

2. L'ART VISÉ

Soyons clairs. Qu'entendent-ils par l'Art Pompier et Officiel? Je cite une lettre de Stefan Liberski: "Il se fait que le château de Oiron abrite en ce moment une exposition d'Art dit Contemporain, intitulée Curios & Mirabilia, avec tout le monde. Boltanski, Penone, Spoerri, Messager, Machin, etc. etc. Il y a même quelques dates d'On Kawara. Tout bien comme il faut quoi. Comme tu peux te le figurer, l'expo consiste principalement en divers monceaux d'ossements ou de cailloux par terre, musiques d'ambiance sinistres genre Fin du Monde Pendereckiennes, projections de dias de rien de spécial, 'super bonnes idées', concepts vachement 'intégration de l'oeuvre dans le tissu social du lieu', vidéos avec opération à coeur ouvert en gros plan, toiles (très peu) à gerber, horreurs et bidules insolites, prétextes à commentaires infinis sur France Culture, le tout sillonné par des grumeaux de touristes, visiteurs en short fatigués et basket sales sur-dimensionnées, prenant pour l'occasion des mines respectueuses et compassées, c'est-à-dire la même tronche que celle qu'ils adoptent quand ils visitent une église obligatoire. Enfin le truc habituel, échantillon très honorable de ce qui est devenu à la fois l'art pompier & l'art officiel de notre temps. Art qu'on s'obstine depuis belle lurette, de rétrospectives en rétrospectives, de belles revues en revues somptueuses, à faire passer pour insolent, subversif, renversant les valeurs, bousculant des cadres de références, transversalisant les codes, et tchik et tchak. Alors entendons-nous bien, il y a là un ridicule qui mérite qu'on se foute de lui."

 

3. LE MYTHE DE L'ADMIRATION

Comme l'a assez répété Gombrowicz, le fonctionnement de l'Art repose sur le mythe de l'admiration. Si on se sent mal à l'aise dans un musée, c'est parce qu'on sait qu'il faut apprécier les oeuvres exposées, mais on ne voit pas très bien pourquoi. On n'apprend rien, on ne s'amuse pas, et on est rarement ébloui, si ce n'est par cet infatigable aura de mystère profond qui entoure les objets exposés. Comme je l'ai déjà écrit dans un petit texte sur Michel Frère: "Si l'esprit est invisible, il s'agit d'ironie. Si l'humour est invisible, il s'agit aussi d'ironie. Et si l'ironie est invisible, il s'agit sûrement d'ironie".

 

4. LE BUT DE L'EXPOSITION 'ART SNUL'

"Donner un bon coup de genou dans les couilles de l'Art-dit-Contemporain et faire rire de la génuflexion générale requise autour de ses manifestations." (Liberski)

 

5. L'EXEMPLE DE LA GRANDE CHORÉGRAPHIE BELGE

Plusieurs fois les Snuls se sont moqués de la grande chorégraphie belge en parodiant ses plus célèbres réalisations. Ça m'a fait bien rire. Je n’aime pas le ballet. (Classique ou moderne, en général et en particulier.) Dans le meilleur des cas, je trouve ces spectacles aussi fascinants qu’un match de cricket. Mais jamais auparavant je n’ai eu le plaisir de pouvoir partager ce sentiment blasphématoire avec quelqu’un d’autre, d’une façon aussi gratifiante. J’avais l’impression, et j’en jubilais, que le ridicule du ballet (et de la danse moderne) avait été rendu visible une fois pour toutes, et qu’il ne faudrait plus jamais essayer de le démontrer, assailli par la honte et le doute de ne peut-être pas avoir compris tout à fait quand même.

 

6. L'AGONIE DE JÉSUS-CHRIST

Ce qui me tracasse dans ce projet des Snuls, je pense, c'est le caractère nivelant de la raillerie. Souvent, les gens se moquent de choses qu'ils ne comprennent pas. On ridiculise l'inconnu, le nouveau, ou le différent, parce qu'il fait peur. On essaie de déstabiliser par peur d'être déstabilisé. Il y a aussi des gens qui savent de quoi ils parlent, lorsqu'ils se moquent de quelque chose, mais leur rire ne diffère en rien de celui des cons derrière leurs dos. Ce qui m'effraie moi, ce qui me déstabilise, je veux dire, c'est que le rire efface toute distinction. Les valeurs intrinsèques de la chose ridiculisée disparaissent et se confondent avec la grande soupe grise qui nous entoure obstinément. Eh bien, il me semble qu'il y a des choses dont on ne peut pas se moquer. Et ces choses-là, on peut difficilement les distinguer des autres. Elles se cachent partout. Parfois elles touchent à l'art, parfois à la littérature, parfois à la philosophie, parfois à la science. Si je ne m'explique pas trop bien, c'est parce que je me trouve sur un terrain très difficile, ici. Un terrain défendu. Le terrain du sérieux, du sérieux sérieux, le terrain de ceux qui ne se permettent pas d'aller dormir, de sommeiller, puisque, comme l'a dit Pascal, l'agonie de Jésus-Christ durera. Chose ridicule à dire ici, bien entendu, mais ça me préoccupe quand même.

 

7. LE RIDICULE

Un acte devient ridicule quand il a perdu toute nécessité, surtout lorsque l'auteur de l'acte en question ne s'en rend pas compte, ou lorsqu'il se prend très au sérieux. Si les artistes sont souvent ridicules, c'est parce que leur comportement ne semble répondre à aucune nécessité visible, et parce qu'ils demandent un respect qui nous semble par conséquent déplacé. Un artiste qui veut être pris au sérieux, me dis-je, devrait monter une affaire honnête et convenable, comme un magasin de souliers ou une vraie blanchisserie.

L'art, comme toute activité humaine, n'a aucun fondement absolu. En plus, s'il ne s'inscrit pas dans les mécanismes de l'économie, il n'est pas utile. Son seul fondement, alors, consiste en une nécessité très particulière, interne, qui est toujours limitée. Elle sera toujours confrontée à d'autres nécessités, qui déterminent le regard du spectateur non-initié, tordu de rire.

On peut se moquer des poèmes illisibles de Mallarmé. On peut, aussi, se moquer des vers de Dante (comme l'a fait Gombrowicz), de la scène d'ouverture du film Mort à Venise (comme l'a fait Fassbinder) ou de soi-même (comme l'a toujours fait Thomas Mann). On peut se moquer du pathos de Puccini, des mélodrames de Coppola, de l'ascétisme de Spinoza, du labeur de Flaubert, du suicide de Mishima, des imbroglios de n'importe quel inventeur et des canots de caoutchouc de Greenpeace. On peut se moquer de tout, mais ce qui me rend mal à l'aise, c'est que pour un con dangereux, le rire de Fassbinder ne diffère en rien de la réaction railleuse de n'importe quel imbécile devant n'importe quel phénomène nouveau ou étrange.

 

8. LA PARODIE

Lorsqu'on se moque d'une chose dite sérieuse en l'imitant, ça s’appelle une parodie. Il paraît que ça soulage.

Par sa nature même (en tant qu'imitation, je veux dire), une parodie est toujours liée au sujet ou à la forme de ce qu'elle ridiculise. S'il est donc vrai que les allures sérieuses de certains artistes ne font que cacher un immense bâillement ou, pire, de la médiocrité tout court, une parodie ne peut que nous apporter une répétition de la bêtise.

Les Snuls veulent démasquer l'Art Pompier. Voilà une démarche à encourager, me dis-je. Allez-y! leur dis-je. Démasquez-les, ces dignitaires! Défroquez-les, ces papes du vide! Mais je me demande ce qu'ils vont trouver, une fois le masque enlevé. Ou bien ils trouveront de la médiocrité, ce qui n'intéresse personne, ou bien, me semble-t-il, ils tomberont sur quelque chose de bien, et leur parodie ne pourra que confirmer les préjugés d'un public paresseux et détestable.

 

9. LA DIGNITÉ

La dignité apparaît où le respect est absent. Les artistes, dont les exploits ont du mal à susciter du respect, sont les dignitaires par excellence. En ceci, ils ressemblent beaucoup aux prêtres, qui ne foutent rien pendant toute la journée, et qui se font apporter des vivres par les gens qui travaillent. Les artistes, tout comme les prêtres, sont facilement indignés, et des personnes indignées, ça fait rire, surtout lorsqu'ils n'ont pas beaucoup d'arguments pour soutenir leur indignation. Les prêtres ont encore les miracles, l'existence de Dieu et la Garde Suisse, mais les artistes, quels arguments ont-ils? Ils nous font pleurer de rire, avec leurs petits bouts de bois, leurs morceaux de papier artistiquement chiffonnés, leurs copies en bronze ou en plastique de ce qui est beaucoup plus vivant et riche en réalité, leurs jeux enfantins de taches et de couleurs, leur fascination pour la boue, leur admiration pour la grandiloquence, leur rhétorique, leur misérabilité, leurs répétitions, leurs échecs, leur sérieux et, surtout, leur dignité.

 

10. IL FAUT AVOIR SON POIDS OÙ IL FAUT

Il y a des exemples faciles: Les lignes de Buren! Vraiment libératrices au début, m'a dit Panamarenko, mais ridicules et suffocantes maintenant. Les chiffres d'Opalka, déjà insignifiants au début, encore plus suffocants maintenant. Les définitions de Kosuth, déjà vulgaires au début, et encore plus gonflées maintenant. Les objets de Vercruysse, toujours justifiés et bien soignés, mais toujours hors portée. Le design rustique de De Cordier, toujours sorti d'une grande souffrance, mais jamais sorti vraiment. Et des milliers d'autres oeuvres de milliers d'autres artistes, qui ne valent même pas la peine d'être mentionnés, parce qu'ils ne produisent que de la mauvaise copie, des répétitions insipides et opportunistes, au-delà de toute nécessité. Mais il y a aussi des exemples plus difficiles. Broodthaers! Un imbécile pourrait aisément déprécier les collages de moules, il me semble. Sauf qu'ici, on ne voit pas de prétention. En plus, l'artiste s'est présenté lui-même comme insincère, ce qui nous dispense de l'obligation de le prendre au sérieux. Je pense aussi, pour prendre un exemple plus récent, à certaines oeuvres de Ann Véronica Janssens. Ces oeuvres - un miroir collé à une paroi, ou un tuyau en cuivre perçant le mur contigu de deux galeries - pourraient très bien passer pour des exemples de l'art visé par les Snuls, mais elles me semblent tellement dépourvues de sérieux qu'elles n'apparaissent plus comme de l'Art Pompier & Pontifical, mais comme des insertions discrètes, intelligentes et comiques, vouées à être savourées par ceux qui y sont disposés. Pas d'ironie, ici, pas de jeux de références, rien de Nouveau non plus, mais des petits gestes personnels, légers et culottés. À quel moment une oeuvre d'art devient-elle pontificale et ridicule? À quel moment son 'manque de nécessité' commence-t-il à nous énerver? Je pense que c'est une question de poids, de déplacement de poids. Il ne s'agit ni d'être lourd, ni léger, mais d'avoir son poids où il faut.

Qui danse ici? Voilà la question qu'il faut se poser. Qui est lourd, et où se trouve le poids? Chez les dignitaires, le poids se trouve dans leurs titres, dans leurs décorations, dans leur emphase burlesque. Chez Dickens, il se trouve dans la jambe rétrécie de Camilla, chez Kafka dans la vitesse de ses héros, chez Gombrovicz dans le doigt souverain de Ferdydurke, chez Thomas Mann dans l'omelette de Monsieur Peeperkorn et chez Vercruysse dans son impeccable érudition.

 

11. LES SNULS

Lorsque j'ai vu les programmes des Snuls pour la première fois (il y a quelques jours), j'étais déçu. Mais je n'ai vu que des bandes de compilation. Il me semble qu'une grande partie de ces programmes doit son effet à une impudence concentrée qui fonctionne le mieux en petites doses et en relation avec les autres programmes de la télé, comme des interruptions inattendues de la pléthore consacrée. En effet, ce que j'aime bien chez les Snuls, c'est qu'ils font de la télé ratée. Ce n'est pas de la vraie télé, je veux dire. Ils ne la font pas comme il faut. C'est improvisé, c'est sale, c'est ridicule. Il n'y a rien. C'est bidon. C'est à côté de la plaque. Mais c'est justement à cause de cette nullité qu'ils semblent mettre en évidence la nullité, la superbe dignité, je veux dire, de presque tout ce que la télé nous offre journalièrement.

Quel gachis, la télé. Quelle perte d'énergie. Toutes ces possibilités, tournées en cauchemar figé. C'est tellement ennuyeux, c'est tellement poli, digne et préparé, que l'obscénité semble être devenue libératrice. (Saluons Benny Hill et son vieux copain maigrichon!) En effet, il suffit que quelqu'un montre son caleçon jauni à l'écran pour que l'on sente renaître l'esprit.

Les programmes des Snuls, semés de sujets incongrus et menés dans un langage irrévérencieux, nous montrent la possibilité d'une télé vivante, comme un coup de genou dans les couilles des dignitaires de la télé. A vrai dire, ça laisse rêveur, puisque le monde de l'art n'en compte pas mal non plus, des dignitaires. Et non seulement parmi les artistes - on a tendance à l'oublier -, mais partout où l'art fait surface.

 

12. LES COUILLES DE L'ART OU UN BEAU CAILLOT DE COUILLONS

Pour pouvoir donner des bons coups de genou, il faut trouver des bonnes couilles comme cible, sinon on tape dans le vide. Les Snuls, trouveront-ils les couilles de l'art? Voilà la question. Et sinon, pourraient-ils monter une exposition qui vaudrait la peine d'être vue? Il y a deux minutes, je ne le savais pas, mais maintenant, en pensant à ces interminables suites d'expositions pathétiques, montrant des milliers d'oeuvres d'art prévisibles, protocolaires, démunies de tout plaisir visible et célébrant cette absence de plaisir en l'appellant de l'ironie, je pense qu'on en aura toujours besoin. Ce qu'on oublie, c'est ce vaste cirque cynique qui encourage et soutient cette production interminable d'art crapuleux... dans les musées, les galeries, des livres, des magazines illustrés, à la télé, dans les journaux... toujours ce même cirque sérieux et imbécile, louant les plus grosses merdes, produisant les apologies les plus pompeuses et se baignant dans le plus grand contentement de l'histoire. Oui, moquons-nous de ce soufflé-là, de la comédie hypocrite de cette clique dégoûtante et parasitaire d'artistes médiocres, de marchands souriants, de collectionneurs myopes et de fonctionnaires de musée avides de pouvoir... Si couilles il n'y a pas, on ramassera quand même un beau caillot de couillons, qui fera bien l'affaire.

 

 

Ferro Non Auro! Nouveau Château, 2 août 1993.