Hans Theys est un philosophe du XXe siècle, agissant comme critique d’art et commissaire d'exposition pour apprendre plus sur la pratique artistique. Il a écrit des dizaines de livres sur l'art contemporain et a publié des centaines d’essais, d’interviews et de critiques dans des livres, des catalogues et des magazines. Toutes ses publications sont basées sur des collaborations et des conversations avec les artistes en question.

Cette plateforme a été créée par Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen) en collaboration avec l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers (Groupe de Recherche ArchiVolt), M HKA, Anvers et Koen Van der Auwera. Nous remercions vivement Idris Sevenans (HOR) et Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Pierre Droulers - 1998 - De dood van Patroklos [NL, essay],
Texte , 5 p.

 

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Hans Theys

 

 

La mort de Patrocle

Sur la choreographie ‘Multum in Parvo’ de Pierre Droulers

 

 

Pierre Droulers décide d’inviter 24 danseurs pour faire un spectacle en partant de leurs contributions. Personne ne sait quelle forme prendra le résultat. Sera-ce une énumération de toutes les propositions, une nouvelle chorégraphie reprenant quelques phrases ou un mélange des deux? Ce qui intéresse le plus Droulers, c’est la confrontation entre les contributions individuelles et les réactions des 23 autres danseurs. Je me demande comment les solos individuels survivront. Je propose de suivre un des 24 danseurs pour voir ce qui se passe.

            Mònica Martí est venue étudier au Mudra en 1985. Elle a dansé avec des chorégraphes célèbres, dont les noms m’échappent maintenant. En 1991 elle travaille avec Droulers au spectacle Comme si on était leur Petit Poucet. En 1996 je vois un solo hautement comique d’elle lors d’un Thé-dansant à Plateau et plus tard je vois les duos qu’elle fait avec Fernando Martín et qui m’ont beaucoup plu.

            Le vendredi 12 mars elle me montre une photo qu’elle a choisie comme contribution à la chorégraphie. La photo représente une foule de gens sur une plage dont la plupart regarde dans la direction du photographe. Nous ne savons pas ce qu’ils regardent. Certains d’entre eux essaient de diminuer l’effet d’un contre-jour avec un bras levé. Avec du typex et un feutre bleu Martí a entouré 24 de ses petites figures. Elle veut proposer d’intégrer leurs poses dans le spectacle. Elle me montre aussi un solo et elle récite un texte de James Joyce.

            J’habite la campagne. La terre y ressemble à un grand pain. Le sol est élastique. Selon un grand révolutionnaire français qui écrit des livres sur la mort de l’image, le mot paysage provient du mot païen. Ici nous ne savons rien. Nous essayons de comprendre les lois et les coutumes de nos dignitaires, mais nos bras sont trop petits pour envelopper leurs stratégies mystérieuses. Jeudi j’ai pris l’omnibus pour aller visiter quelques amis dans la prison de la ville. Flash, Driss, Akar, Pierre, Yannick, Stéphane, Peter, Chaabi, Basri et Bill. Ils habitent dans des petites pièces, ensemble, où ils chient dans des seaux. Un seau pour le pipi et un seau pour le caca. A six heures du matin ils doivent mettre dehors les seaux pour qu’on les vide et ils reçoivent deux cruches en plastique, une avec de l’eau chaude et une avec de l’eau froide, avec laquelle ils peuvent se raffraîchir au-dessus d’un récipient en plastique dans lequel ils font aussi leur vaiselle. Bill me raconte qu’il a appliqué mon régime d’un pompage par jour. ‘I do sixty of them now,’ me dit-il, ‘but the aim is still one push up a day, like you told me.’ Akar ne dit rien. Il est le plus agé. A ce qu’il paraît, l’Etat belge n’a pas d’argent pour venir installer quelques robinets ici. ‘Parlons de la confiance,’ leur dis-je, et la réunion commence.

            Le lendemain je vais voir un spectacle artistique en ville. Quelques comédiens américains font semblant d’être timides. Ça ressemble à une pénible improvisation de quelques étudiants. Les sièges n’ont pas de dossiers. Après un quart d’heure je pars pour aller voir un film japonais au cinéma. C’ést un film magnifique. Le héros ne dit presque rien. Ça s’appelle Hana-Bi, ce qui veut dire ‘Fleur et feu’ ou ‘Feu d’artifice’.

            Lorsque mon voisin enlève les mauvaises herbes qui longent la clôture qui sépare nos jardins, il les jette dans un seau blanc à côté de ses pieds ou il les jette dans mon jardin, selon la provenance supposée de l’herbe en question.

            Après le film japonais je vais boire une tasse de thé dans un établissement public. A la table voisine ést assise une femme dont la coiffure fait penser à un caniche rasé. Elle fume cigarette sur cigarette en écoutant les paroles d’un personage rustre.

            ‘Quel festival de merde,’ dit-il, ‘je me demande qui serait capable de lire ce programme sans dégueuler sur place.’

            ‘Que veux-tu, mon cher, avec seulement 60 millions par an,’ sourit la caniche. ‘D’abord nous avons dû rénover notre bâtiment, et puis nous avons nos salaires à payer, toute l’année. Et les voyages! Et les frais de téléphone!’

            ‘Ecoute ceci,’ insiste le rustre : ‘Shong Ping Shwa, délaissé par sa grand mère, retrace le passé de son pays à travers trois photos retrouvées. Voyage initiatique et conquête de l’espace imaginaire en noir et blanc? Urgence de l’avenir, émergence du miroir : Bonne chance, Alice! … Ainsi se présente votre programme. Et ne te branle pas trop, Alice! ajouterais-je… Et cette boîte ridicule! Juste bon pour que les politiciens de service puisse la laisser traîner quelques semaines sur leur petite table du salon. Et ce jeu d’oie! Tout ce faire semblant. Inutile, à côté de la plaque, bidon, faux. Quelle imposture! Quel gaspillage! Mais j’en dégueule!’

            L’homme rustre vomit sur la tête de la caniche.

            ‘Je viens de voir un film rustre qui risque de ne pas vous déplaire,’ lui dis-je. ‘Il y avait des plans serrés et isolés de rhododendrons, de cerisiers en fleurs et d’autres plantes et herbes. C’était un film japonnais sur la vie, la mort, la beauté et le kitsch.’

            ‘L’art a toujours été une question de mauvais goût,’ me répond le rustre. ‘C’est pour cela que la plus haute esthétique et l’action absolue ne se rencontrent que dans le suicide de l’artiste. Vive Mishima!’

            Tout d’un coup je me souviens que dans un livre récemment publié aux Etats-Unis (M. Pinto, ed., Peregrinations, MIT, 1998) il est développé que le célèbre écrivain grec Homère n’était pas fils unique, comme l’avait sous-entendu Borges, mais onzième fils de père impatient. Si son père voulait lui parler, il soulevait Homère par les oreilles, pour qu’il écoute bien. Homère ne pouvait pas se plaindre, parce que son père était le roi. Ce n’est pas facile d’être fils de roi. Beaucoup de princes moururent, beaucoup de frères de Homère, mais le père ne le remarquait pas, parce qu’il en faisait plein, auprès de toutes ses femmes, et il les soulevait tous par les oreilles. ‘Hé petit seau, vient ici,’ disait-il toujours. Il appelait tous ses fils ‘petit seau’, à cause de leurs grandes oreilles qui lui faisaient penser à des anses, et toute ses filles ‘grande cruche’. Et voilà ce que ça veut dire, ‘Homère’, c’est le mot grec pour ‘petit seau’. Et plus tard Homère écrivit un livre dans lequel tous les fils de roi moururent, l’un après l’autre, et dans lequel les chevaux d’Achille pleuraient sur la mort de Patrocle, car ils étaient moitié divins et moitié mortels.

            Le mardi 21 avril j’écris une lettre au peintre Walter Swennen pour lui signaler que le matin les fleurs blanches des cerisiers que je vois par ma fenêtre scintillent par l’effet du contre-jour, qui à chaque fleur colle une goutte de lumière blanche. Seule la blancheur des fleurs empêchait que le contraste les rende totalement noires.

            Dans ses Souvenirs d’un marchand de tableaux Ambroise Vollard raconte qu’enfant il aimait composer des bouquets de différentes fleurs blanches, mais que sa tante Noémie lui apprit que ce n’était pas beau. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il a entendu dire par le peintre Renoir que celui-ci était en train de chercher un effet de blanc sur blanc: ‘C’est très difficile,’ avait-il dit, ‘mais il n’y a rien de plus excitant pour peindre, et l’effet est merveilleux.’

            Hier soir je vois la générale du spectacle Multum in parvo. Les sièges ont des dossiers. Heureusement, parce que je dois bouger dans tous les sens, en comptant sur les qualités structurales de la chaise, pour que rien ne m’échappe. Le spectacle commence par une lente mécanique, qui consiste en quelques demis-tours consécutifs des danseurs qui semblent se disposer comme des pions sur un échiquier avec quatre directions de jeu. Chaque petit mouvement semble en entraîner un autre, comme dans une horloge.

            Mònica Martí commence à bouger des lèvres et à assumer les poses des figures sur la photo qu’elle m’a montrée. Le spectacle se termine par les mêmes poses, reprises par plusieurs danseurs. Au milieu du spectacle elle montre son solo.

            Respecter ces solos tout en composant une nouvelle chorégraphie, c’ést un tour de force. En plus, je suis quelqu’un qui vient de la campagne, mais je ne m’ennuie pas. Je suis ému. J’aime la partie avec le chorégraphe omniprésent, proposée par Thomas Hauert. J’aime les interventions de Stefan Dreher, trop courtes, et sa danse comique et émouvante avec Aurélien Desclozeaux.

            On pourrait dire que l’on ‘danse’ peu dans ce spectacle, que la joie et le plaisir de danser apparaissent sous une lumière abstraite, ce qui veut dire que c’est un peu sérieux. Mais contrairement à tous les peureux qui font des spectacles fades et formalisants par peur d’avoir l’air trop léger, Droulers réussit vraiment à obtenir une douceur d’expression. Trois jours avant la première, il a décidé de faire ouvrir une porte qui donne sur une cour. Pendant la répétition générale l’on entend chanter un merle. Ce chant ne rend pas ridicule ce que l’on voit, mais le renforce. Ce n’est pas rien. En rentrant à la campagne, je me dis que Droulers est un peintre impressioniste. Regarder ses spectacles, c’est comme regarder les fleurs d’un cerisier, me dis-je, scintillantes sous l’effet d’un contre-jour.

 

 

Montagne de Miel, 25 mai 1998