Hans Theys is een twintigste-eeuws filosoof en kunsthistoricus. Hij schreef en ontwierp tientallen boeken over het werk van hedendaagse kunstenaars en publiceerde honderden essays, interviews en recensies in boeken, catalogi en tijdschriften. Al deze publicaties zijn gebaseerd op samenwerkingen of gesprekken met de kunstenaars in kwestie.

Dit platform werd samengesteld door Evi Bert (Centrum Kunstarchieven Vlaanderen). Het kwam tot stand in samenwerking met de Koninklijke Academie voor Schone Kunsten in Antwerpen (Onderzoeksgroep ArchiVolt), M HKA, Antwerpen en Koen Van der Auwera. Met dank aan Idris Sevenans (HOR) en Marc Ruyters (Hart Magazine).

ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS

Joris Ghekiere - 2009 - Basculant dans l’obscurité, mais peint avec grâce [FR, interview],
, 3 p.

 

 

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Hans Theys

 

 

Basculant dans l’obscurité, mais peint avec grâce

Conversation avec Joris Ghekiere

 

Lorsque j’arrive avec mon fils Maurice, âgé de neuf ans, à De Bond à Bruges, quelques heures avant le vernissage d’une exposition personnelle, Joris Ghekiere n’est pas encore arrivé. Maurice passe en revue les tableaux et me dit qu’il en aime deux, sans comprendre toutefois comment ils ont été faits, car ils ne sont pas « peints ». Dès qu’il a été présenté à Ghekiere, il l’interroge.

Maurice Theys : Cet orange, tu ne l’as pas peint, n’est-ce pas ?

Joris Ghekiere:  Pas avec un pinceau, non. Mais on peut peindre de différentes façons : avec un pinceau, mais aussi avec une éponge ou un chiffon, en giclant la peinture ou en la bombant… L’orange que tu indiques a été pulvérisé avec un pistolet à peinture relié à un compresseur. C’est de la peinture à l’huile diluée. Pulvériser, en soi, n’est pas très difficile. Ce qui est difficile, c’est de former des cercles parfaits. Je le fais en plaçant le tableau sur un disque rotatif. Je suis assis sur un échafaudage au-dessus du tableau, je porte un masque à gaz, et je tiens le pistolet immobile au-dessus du tableau qui tourne.

- Je ne comprends pas comment tu réussis à faire transparaître presque partout le fond à travers les bords des parties à l’avant-plan. Je n’ai jamais vu une facture aussi ingénieuse.

Ghekiere : Ce que tu vois comme un arrière-plan, les « dégradés » brumeux et souvent concentriques, c’est en fait le premier plan, la dernière couche de peinture appliquée. Je peins d’abord le fond, qui est souvent sombre, puis je le recouvre d’un dégradé. Je crée l’image en enlevant des parties de la dernière couche, quand elle est encore humide, avec une raclette en caoutchouc. Les parties les plus foncées correspondent aux endroits où j’ai enlevé le plus ; le premier plan a disparu et on voit de nouveau le fond. Les tons intermédiaires, je les obtiens en passant une vieille brosse de tapissier, bien large, sur les parties déblayées, pour y étaler de nouveau la peinture de la couche supérieure…

- Et le tableau avec la grille détraquée et les zones colorées ? Comment obtiens-tu cette espèce de buée blanche sur les rayures noires ?

Ghekiere : Ces peintures-là, je les fais en bricolant d’abord une grille avec des tiges de mousse de polystyrène. J’adore les choses qui foisonnent, comme les arbres ou les grilles, les systèmes qui prolifèrent… Je mets la grille en mousse de polystyrène sur le tableau avant de le faire tourner et d’y appliquer la dernière couche. Comme ces tiges ne se trouvent pas toutes exactement à la même hauteur, un peu de peinture passe parfois en dessous. C’est ce qui donne ces étranges petites touffes. 

- A la fin, tu poses quand même, ici et là, des touches supplémentaires, par exemple ces rehauts blancs qui scintillent si joliment sur les portraits des dames qui montrent leurs coiffures.

Ghekiere : Oui, je ne travaille pas d’après un système arrêté. Tout est possible. La touche est un problème pictural. J’essaie d’imiter quelque chose, mais sans utiliser de coup de pinceau traditionnel. Les petits grumeaux blancs que tu signales, je les ai appliqués avec un pinceau qui était fixé sur une foreuse électrique. Les images proviennent de photographies de mariées : ces femmes ont fait photographier leur coiffure de mariage par un photographe, parce que c’était la seule façon de la voir aussi elles-mêmes. Ces photos m’intriguaient, parce qu’au moment d’être photographiées, ces dames regardent leurs propres ombres…

Dans chacune de mes peintures se produit une sorte de basculement. Je montre une forme de séduction ou j’essaie de réaliser moi-même un tableau séduisant, mais soudain l’image dérape et s’ouvre sur un trou noir qui menace de la happer. Un jour je l’ai formulé ainsi : « Certaines images issues de la banque d’images qui nous entoure, font halte dans mon œuvre et y deviennent une sorte d’images cruciales, proches du nerf, où la séduction se trouve mise en scène, où la beauté vire à la vanité et où l’authenticité est ranimée et réactivée. »

Je ne peux pas t’en dire beaucoup plus. D’ailleurs, tous les gens qui écrivent sur mon travail semblent buter contre cela, ils n’arrivent pas à saisir les images et sont généralement déçus ou frustrés. Ils veulent à tout prix comprendre le sens de mes peintures, mais ils ne trouvent aucune cohérence. Penses-tu qu’il y en a une ?

- La cohérence réside dans ta façon de peindre. Bien sûr, tu utilises des images de webcams, ou des photos de femmes qui font photographier leur coiffure, ou une image d’une cheminée, mais ce n’est qu’après être passées par ta calandre personnelle, que ces images deviennent de vraies scènes nocturnes, des scènes que nous reconnaissons parce qu’elles semblent imiter la façon dont nous ressentons nous-mêmes la nuit qui monte dans notre tête et que nous essayons de repousser...

Ghekiere : D’une part, on a ces images « virtuelles » de femmes qui se déshabillent devant des webcams et, d’autre part, la réalité d’un chien mort. Le tableau du chien mort est peint de manière traditionnelle.

- Dans certaines peintures, on voit une relation différente entre le premier plan et l’arrière-plan, par exemple dans l’arbre enneigé avec ces paquets de neige qui fondent et qui tombent.

Ghekiere : C’est un tableau plus ancien. L’exposition contient deux ou trois œuvres plus anciennes, qui ont été réalisées différemment. Dans ce cas spécifique, j’ai d’abord peint l’arbre et la neige. Puis j’ai recouvert les parties que je trouvais réussies d’une couche de latex, d’un masque en caoutchouc, que j’ai enlevé après la couche de peinture finale... Les taches étranges que l’on voit dans le tableau proviennent d’une averse.

- Ailleurs on trouve une représentation d’un cerf empaillé, dans laquelle tu peins des cercles de couleurs dont les valeurs forment un râpeux dégradé. De façon générale, je suis frappé par la façon dont tu combines des touches de violet avec du vert, ou dont tu ajoutes ici et là un accent violet ou bleu clair. Je soupçonne qu’autrefois tu as peint d’après des négatifs couleur.

Ghekiere : C’est exact. Dans ces tableaux, cependant, il s’agit généralement de faux contrastes, car ces couleurs apparemment divergentes ont en fait la même valeur tonale. Si on reproduisait ces tableaux en noir et blanc, on ne remarquerait aucune différence de couleur.

- Tes peintures offrent une image supportable pour une combinaison de malaise et de plaisir...

Ghekiere : Les dégradés concentriques provoquent une sorte d’aveuglement qui me fascine. On ne peut pas se concentrer dessus. C’est une illusion d’optique qu’on n’arrive pas à cerner. On ne sait pas ce qu’on voit. La même chose se passe avec les motifs présentés de biais. En tant que spectateur, on pense avoir une prise, on pense comprendre ou ressentir le tableau, mais à un moment donné, on regarde dans un trou noir ou on regarde à travers. Je pense que j’essaie d’entraîner le spectateur dans une image : « Tu trouves cela passionnant ? Eh bien, regarde donc aussi dans le trou noir... » C’est ce que je trouve intéressant : le dérapage sur la glace, l’incertitude, le moment où les choses basculent. Je suis fasciné par ce que Nietzsche appelle un excès de beauté, quelque chose qui risque à tout moment de devenir insupportable... J’ai récemment assisté à un concert de Squarepusher où soudain des stroboscopes ont jeté leurs lumières intermittentes en direction du public. J’ai fermé les yeux et j’ai continué à voir une lumière qui clignotait sous mes paupières. Hmm, je me suis dit, voilà ce que je cherche dans mes peintures. Vous écoutez de la musique à pleins tubes et soudain elle se tait. La musique continue à résonner et vous essayez de vous accrocher à ce son, tout en regardant dans un tunnel qui vous aveugle.

 

Montagne de Miel, 1er mai 2009