ESSAYS, INTERVIEWS & REVIEWS
Edith Dekyndt - 2025 - Entre Ensor et Einstein [FR, essay], 2025
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Hans Theys
Entre Ensor et Einstein
Quelques mots sur le travail de Edith Dekyndt
Le musée Dhondt-Dhaenens (MDD) présente le travail d’Edith Dekyndt, qui a participé ces trente dernières années à nombre d’expositions collectives et personnelles, tant en Belgique qu’à l’étranger. Cette exposition s’inspire d’une rencontre, sur la côte belge, entre James Ensor et Albert Einstein. Elle se compose d’observations et associations autour du tableau Chinoiseries du peintre ostendais.
Edith Dekyndt (née en 1960) appartient à un petit groupe d’artistes qui produisent des œuvres en constant développement, élargissement et approfondissement. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elle ait été repérée par la galeriste Greta Meert, connue pour son aptitude à découvrir des artistes qui ont pris une place importante dans l’univers muséal et le marché de l’art. L’exposition du MDD s’intitule It could be James on the beach. It could be. It could be very fresh and clear. Le point de départ est le tableau d’Ensor Chinoiseries (1907), qui fait partie de la collection du MDD. Dans cette nature morte, on reconnaît des objets orientaux que le peintre a empruntés au magasin de souvenirs de sa mère. Ces objets ont rappelé à Edith Dekyndt l’histoire du Japon et la fin apocalyptique de la Seconde Guerre mondiale, qu’elle étudia en détail l’an dernier, désireuse de tourner un film sur le Japon. La bombe atomique la fit remonter à Einstein, dont la célèbre équation a révélé les forces incommensurables cachées dans les atomes. Art, politique et mathématiques convergent ainsi en un seul point symbolisé par une collation sur la plage du Coq-sur-Mer, où se sont rencontrés Einstein et Ensor : « À ma plus grande surprise, j’ai découvert qu’ils étaient contemporains, même si Ensor représentait un monde ancien, en voie de disparition, et Einstein le monde nouveau, en constante évolution aujourd’hui encore. Alors que le conformiste Ensor quittait rarement Ostende, Einstein était un cosmopolite qui menait une vie très animée et créative, tant pour des raisons professionnelles que politiques. »
Illusions
L’œuvre d’Edith Dekyndt s’appuie sur d’innombrables expériences et micro-observations, qui prennent une forme de nature à conserver leur volatilité. Son leitmotiv est cette volatilité, qui peut également se décrire comme une éphémérité rendue lisible. Et l’artiste a le talent rare de saisir cette notion sans créer d’objets lourds, massifs ou volumineux. Elle cherche à faire des non-objets, qui évoquent une présence. Ses nombreux courts métrages vidéo en constituent des exemples frappants. Notamment une vidéo sur le reflet d’un écran de télévision sur un mur. Ce reflet n’était pas enregistré, mais projeté en direct sur un autre mur. L’idée lui plaisait, comme elle l’a déclaré en 2009, de reproduire un reflet qui se projetait sur le mur d’innombrables pièces de séjour, sans que personne y prête attention. Un autre court métrage de trente secondes (Alpha-Zulu, 2005) est projeté en boucle et se compose de cent-vingt images de drapeaux nationaux (huit vues par drapeau) : « Il s’agit d’une œuvre sur les illusions, des images que nous croyons voir, mais qui n’existent pas. » Ces illusions ont bien entendu généré de nouveaux drapeaux, remettant ainsi en question l’idée d’une bannière ou d’une identité nationale. Cela se passait de commentaires, car en un simple coup d’œil on comprenait de quoi il s’agissait. Cette œuvre invite à questionner et saisir les limites de notre regard et donc aussi la relativité de notre identité. En 2008, l’artiste créait un drapeau en plastique, souple et transparent, qui ondoyait au vent telle une étoffe légère. L’artiste avait d’abord songé à un drapeau bleu ciel, qui se fondrait dans un ciel bleu – en vain, car il n’y a jamais qu’un seul bleu dans le ciel. Après avoir regardé ces deux œuvres aux drapeaux, on comprend comment l’artiste a créé son célèbre drapeau composé de longs cheveux humains noirs : apparemment effilochée, comme un non-objet, ce drapeau évoque une femme privée de sa longue chevelure noire. Au côté ‘‘national’’ du drapeau se substitue une célébration de l’humain, de la peau, de notre vulnérabilité et de notre finitude.
Nouvelles icônes
Edith Dekyndt est née à la charnière entre la génération des baby-boomers et la Génération X. C’est peut-être la raison pour laquelle sa pensée s’inscrit dans le refus d’une identité reconnaissable, ‘‘récupérable’’, comme une forme de solidarité avec l’ensemble de l’humanité. L’identité est, à ses yeux, à rendre fluide, sciemment insaisissable, androgyne. Malgré cela, elle subit l’influence de la jeune génération, qui entrevoit une nouvelle arme dans la revendication d’une identité spécifique, par exemple comme instrument pour trouver des âmes-sœurs. « S’il est vrai que j’ai créé de nombreux non-objets, je préfère parler aujourd’hui de transformation d’objets en sujets : entités vivantes, objets ayant leur propre identité, sacrés, comme des sortes d’icônes. Mais je comprends ton point de vue : le monde a effectivement changé. De mon temps, on était androgyne, prenait position par des attitudes imprévisibles. Mais lorsque je donne des conférences ces jours-ci, des jeunes femmes me demandent d’emblée si je suis féministe. J’ai grandi à une époque où les militantes féministes manifestaient et passaient à l’acte. Je ne me suis jamais comparée à ces femmes, je manque d’ardeur par rapport à elles. Mais on ne peut qu’être féministe lorsqu’on contemple autour de soi la condescendance, la sous-évaluation et la discrimination que subissent toujours les femmes. L’intérêt renouvelé pour notre rapport au langage, le mouvement MeToo, tous ces aspects sont cruciaux. » En d’autres termes, après une évolution comparable à la succession des modes artistiques, le militantisme a pris de nouvelles formes, mais à un rythme plus lent. On assiste à un phénomène similaire dans le développement de chaque œuvre d’art. Il n’y a pratiquement jamais eu d’idées neuves à cet égard. La nouveauté se trouve dans les formes qui résultent d’une approche méthodique des choses et d’une ouverture à l’inattendu. Une œuvre sera puissante, poétique, innovante ou émouvante si l’artiste réussit à développer une approche pareille.
Voiles
Un jour, Edith Dekyndt a filmé la surface de la mer en veillant à ce que les rides des vagues évoquent un drapeau ou un rideau ondulant au vent : « J’aime les rideaux. A l’avenir, je souhaite travailler avec des rideaux ou des voiles. Pas pour cacher des choses, mais pour projeter des images ou laisser voir, par derrière, des images à travers une voile, qui jouera le rôle de filtre. » Entretemps, l’artiste a créé de nombreuses œuvres composées de voiles en berne, qui ont une apparence organique, rendue visible par l’absorption de liquides : café, vin, colorants toxiques. Pour son exposition à MDD, elle a choisi d’installer un rideau divisant la salle en diagonale. La matière qui le compose a été spécialement tissée d’après le motif d’un papier peint déchiré, vu dans une maison abandonnée. L’image qui en résulte évoque les vêtements qui, sous l’effet de la chaleur, ont laissé des traces sur les corps des victimes d’Hiroshima. On assiste donc ici à la multitude des applications d’un seul élément formel, la voile, en des métamorphoses pratiquement infinies. Greta Meert remarque : « Curieusement, lors des expositions collectives, les visiteurs commencent d’abord par les créations d’Edith. Ils se sentent attirés sans connaître l’œuvre ni le nom de l’artiste. Autrement dit, la perception ou l’appréciation de son œuvre se passe d’explications. Son œuvre a quelque chose de mystérieux. Certains commissaires et autres professionnels ont tendance à l’expliquer par des textes, qui révèlent un prétendu contenu caché, alors que celui-ci réside dans la forme, dans l’attention et les procédures minutieuses ayant permis de la créer et de la créer, comme il ressort explicitement de ses vidéos. Elle a des mains de fée, à la manière d’un magicien qui inventerait tout à coup de nouveaux tours. En 2017, nous présentions à la foire londonienne Frieze un special booth sur lequel nous montrions en boucle des vidéos. Les visiteurs étaient subjugués, s’attardant pour mieux voir. J’apprécie beaucoup son œuvre et j’attends avec impatience l’exposition du MDD. »
Montagne de Miel, 22 décembre 2025

