{"id":31546,"title":"Pierre Bismuth - 2021 - En faisant autre chose [FR, interview]","dimensions":"7 p.","date_begin":null,"material":"","art_status_id":13,"legal_status_id":12,"category_id":168,"platform_id":1,"deleted":false,"asset_count":0,"stream_count":0,"collection":"Hans Theys Archive / Archief Hans Theys","cached_tag_list":"Hans Theys","publishing_process_id":1,"annotation":"","date_end":null,"reference":"","stream_count_app":4,"permalink":"pierre-bismuth-2021-en-faisant-autre-chose-fr-interview","description_ca":"","short_description_ca":"","description_it":"","short_description_it":"","cached_primary_asset_url":null,"cached_actor_names":"Hans Theys","hide_from_json":false,"prev_platform_id":null,"description_uk":null,"short_description_uk":null,"description_tr":null,"short_description_tr":null,"mhka_works":false,"category":{"en":"Interview","nl":"","fr":""},"poster_image":null,"poster_credits":null,"translations":[{"locale":"en","short_description":"","description":"\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e______________\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eHans Theys\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eEn faisant autre chose\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre avec Pierre Bismuth\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eIntroduction\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth est n\u0026eacute; en France en 1963 et vit \u0026agrave; Bruxelles depuis 30 ans. Au d\u0026eacute;but des ann\u0026eacute;es 1990, nous nous rencontrions tous les mardis dans un sauna pour faire un brin de conversation. Ainsi, j\u0026rsquo;ai \u0026eacute;t\u0026eacute; t\u0026eacute;moin de la naissance de quelques-unes de ses pi\u0026egrave;ces sans comprendre comment elles pouvaient s\u0026rsquo;inscrire dans le contexte rassurant d\u0026rsquo;un ensemble coh\u0026eacute;rent appel\u0026eacute; \u0026laquo;\u0026nbsp;\u0026oelig;uvre\u0026nbsp;\u0026raquo;. Une de ses pi\u0026egrave;ces, \u003cem\u003eBlue Monk in Progress\u003c/em\u003e (1995), consiste en un piano \u0026agrave; queue automatis\u0026eacute;, capable d\u0026rsquo;enregistrer le jeu du pianiste. Sur ce piano, Bismuth avait essay\u0026eacute; de retrouver de m\u0026eacute;moire le morceau \u003cem\u003eBlue Monk \u003c/em\u003ede Thelonious Monk, avec toutes les interruptions et reprises qui vont de pair avec une telle tentative. Le r\u0026eacute;sultat \u0026eacute;tait qu\u0026rsquo;on avait l\u0026rsquo;impression que le piano lui-m\u0026ecirc;me essayait de donner forme \u0026agrave; la musique. J\u0026rsquo;ai toujours ador\u0026eacute; cette pi\u0026egrave;ce. Je l\u0026rsquo;ai vue au CCC de Tours, en 1995. Dans un texte datant de cette \u0026eacute;poque, j\u0026rsquo;avais \u0026eacute;crit : \u0026laquo;\u0026nbsp;Par moments, on voit deux touches du piano qui restent enfonc\u0026eacute;es un court instant, Bismuth \u0026eacute;tant en train de r\u0026eacute;fl\u0026eacute;chir \u0026agrave; la suite du morceau \u0026agrave; jouer. La partition est un r\u0026eacute;cit enti\u0026egrave;rement retranscrit de ces errements. Le r\u0026eacute;sultat est une variation timide et h\u0026eacute;sitante d\u0026rsquo;un \u003cem\u003estandard\u003c/em\u003e, qui nous parle de la m\u0026eacute;moire, mais aussi de la gen\u0026egrave;se d\u0026rsquo;une image, surtout parce que nous avons l\u0026#39;impression que c\u0026#39;est le piano qui joue\u0026nbsp;\u0026raquo;. La pi\u0026egrave;ce m\u0026rsquo;impressionnait, mais son rapport avec les autres pi\u0026egrave;ces m\u0026rsquo;\u0026eacute;chappait.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePour une autre de ses \u0026oelig;uvres, \u003cem\u003eBlind Film\u003c/em\u003e (1996), j\u0026rsquo;ai collabor\u0026eacute; comme acteur. Ayant constat\u0026eacute; que, souvent, par manque de coh\u0026eacute;rence, la bande sonore d\u0026rsquo;un film n\u0026rsquo;a aucun sens si l\u0026rsquo;on ne regarde pas les images, Bismuth a voulu cr\u0026eacute;er une bande sonore pour des images non existantes, permettant \u0026agrave; l\u0026rsquo;auditeur de fabriquer sa propre coh\u0026eacute;rence et de s\u0026rsquo;imaginer un film, comme on le fait lorsqu\u0026rsquo;on \u0026eacute;coute la t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision tout en faisant autre chose. On comprend qu\u0026rsquo;une telle \u0026oelig;uvre ne peut \u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;\u0026eacute;e que par quelqu\u0026rsquo;un qui a su concentrer son attention sur des activit\u0026eacute;s journali\u0026egrave;res qui, normalement, \u0026eacute;chappent \u0026agrave; notre perception. Et c\u0026#39;est pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment cette attention au quotidien et au non-artistique qui a finalement cr\u0026eacute;\u0026eacute; la coh\u0026eacute;rence de l\u0026#39;\u0026oelig;uvre de Bismuth.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eAujourd\u0026rsquo;hui, une belle s\u0026eacute;lection de ses \u0026oelig;uvres forme une magnifique exposition qui se tient au Centre Pompidou (jusqu\u0026rsquo;au 28 f\u0026eacute;vrier 2022) et qui rejoindra ensuite le mus\u0026eacute;e West Den Haag du 23 mars au 3 juillet 2022. Le titre de l\u0026rsquo;exposition \u0026laquo;\u0026nbsp;Tout le monde est artiste mais seul l\u0026rsquo;artiste le sait\u0026nbsp;\u0026raquo; provient d\u0026rsquo;un aphorisme que Bismuth a formul\u0026eacute; en 1992. Dans un \u0026laquo;\u0026nbsp;dialogue\u0026nbsp;\u0026raquo; avec Jean-Pierre Criqui, le commissaire de l\u0026rsquo;exposition, Bismuth explique que la fameuse phrase de Beuys \u0026laquo;\u0026nbsp;Jeder Mensch ist ein K\u0026uuml;nstler\u0026nbsp;\u0026raquo; serait \u0026laquo; une critique \u0026agrave; l\u0026rsquo;\u0026eacute;gard de Duchamp\u0026nbsp;: si toute chose produite par l\u0026rsquo;homme peut devenir de l\u0026rsquo;art, alors Duchamp aurait d\u0026ucirc; \u0026ecirc;tre amen\u0026eacute; \u0026agrave; d\u0026eacute;mystifier l\u0026rsquo;artiste, au lieu de lui laisser, comme il l\u0026rsquo;a fait, le privil\u0026egrave;ge et le b\u0026eacute;n\u0026eacute;fice de cette op\u0026eacute;ration \u0026ldquo;sp\u0026eacute;culative\u0026rdquo;. Duchamp serait en quelque sorte la figure du capitaliste par excellence, cr\u0026eacute;ant de la valeur sur le travail d\u0026rsquo;autrui.\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eEn naviguant sur internet, je vois que l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre de Bismuth est associ\u0026eacute;e aux termes \u0026laquo;\u0026nbsp;postmodernisme\u0026nbsp;\u0026raquo; et \u0026laquo;\u0026nbsp;appropriation\u0026nbsp;\u0026raquo;. Je ne peux pas lui demander ce qu\u0026rsquo;il pense de cette cat\u0026eacute;gorisation, parce que je refuse d\u0026rsquo;employer ces \u0026eacute;tiquettes, qui trahissent la grande originalit\u0026eacute;, l\u0026rsquo;esprit, l\u0026rsquo;humour, l\u0026rsquo;intelligence, la coh\u0026eacute;rence et la plasticit\u0026eacute; conceptuelle de cette \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMes premiers pas dans le monde de l\u0026rsquo;art s\u0026rsquo;appuyaient sur la conviction de l\u0026rsquo;artiste belge Panamarenko (avec qui j\u0026rsquo;ai soud\u0026eacute; le sous-marin en 1995), selon laquelle quelqu\u0026rsquo;un qui se fixe comme but de faire de l\u0026rsquo;Art fera toujours de l\u0026rsquo;art ancien, et rien de plus. Panamarenko avait \u0026eacute;t\u0026eacute; lib\u0026eacute;r\u0026eacute; par Joseph Beuys lui-m\u0026ecirc;me, quand ce dernier l\u0026rsquo;avait invit\u0026eacute; \u0026agrave; exposer un objet po\u0026eacute;tique ressemblant \u0026agrave; un avion dans le hall d\u0026rsquo;entr\u0026eacute;e de l\u0026rsquo;acad\u0026eacute;mie de D\u0026uuml;sseldorf en 1968. Pour Panamarenko, cette invitation impliquait qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait plus oblig\u0026eacute; de faire de l\u0026rsquo;art, mais qu\u0026rsquo;il pouvait se vouer enti\u0026egrave;rement \u0026agrave; sa passion pour la m\u0026eacute;canique. En m\u0026rsquo;entendant aujourd\u0026rsquo;hui situer son \u0026oelig;uvre dans ce contexte-l\u0026agrave;, tout comme je l\u0026rsquo;ai indubitablement fait en 1995, Bismuth r\u0026eacute;torque aussit\u0026ocirc;t que \u0026ccedil;a ne l\u0026rsquo;a jamais int\u0026eacute;ress\u0026eacute; de faire quelque chose de nouveau. Je crois qu\u0026rsquo;il le pense vraiment, car \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire du nouveau\u0026nbsp;\u0026raquo; imposerait les m\u0026ecirc;mes contraintes que \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire de l\u0026rsquo;art\u0026nbsp;\u0026raquo;, alors que toute son \u0026oelig;uvre t\u0026eacute;moigne d\u0026rsquo;une tactique d\u0026rsquo;\u0026eacute;vasion\u0026nbsp;: \u0026eacute;viter de devoir faire quelque chose d\u0026rsquo;artistique ou de nouveau en esp\u0026eacute;rant que cela d\u0026eacute;bouche sur une activit\u0026eacute; enrichissante et inattendue.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e(Si l\u0026rsquo;on compare cette d\u0026eacute;marche \u0026agrave; la toute premi\u0026egrave;re manifestation de nombreuses activit\u0026eacute;s dites artistiques, par contre, on doit avouer que ces activit\u0026eacute;s de d\u0026eacute;coration, de ritualisation ou de divertissement avaient probablement des origines aussi peu pratiques et tout aussi al\u0026eacute;atoires, drolatiques et empreintes de fain\u0026eacute;antise. Ce qui voudrait dire que l\u0026rsquo;on peut envisager l\u0026rsquo;activit\u0026eacute; de Bismuth non comme postmoderne, mais b\u0026ecirc;tement comme de l\u0026rsquo;art original, nouveau et surprenant malgr\u0026eacute; tout.)\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eJe suis re\u0026ccedil;u par Kosta, le fils de l\u0026rsquo;artiste. Il a neuf ans. Lorsque j\u0026rsquo;apprends qu\u0026rsquo;il parle le bulgare, je lui dis que je viens de finir un roman intitul\u0026eacute; \u003cem\u003eTomates bleues\u003c/em\u003e, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s le mot bulgare pour aubergines. Ne me croyant pas, il appelle ses grands-parents en Bulgarie, qui lui confirment qu\u0026rsquo;ils n\u0026rsquo;ont jamais entendu parler de \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo;.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth\u0026nbsp;: Kosta est fascin\u0026eacute; par la g\u0026eacute;ographie et l\u0026rsquo;histoire. Il m\u0026rsquo;a aid\u0026eacute; avec les drapeaux.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta (en s\u0026rsquo;\u0026eacute;loignant)\u0026nbsp;: Et avec les pays qui produisent du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, c\u0026rsquo;est vrai. Tu as vu ma broyeuse de chocolat\u0026nbsp;? Si on y broie des f\u0026egrave;ves de cacao pendant 48 heures, on obtient du chocolat. On peut les broyer pendant plus longtemps pour rendre le chocolat plus fin encore, mais il semble qu\u0026rsquo;on perde un peu en gout si l\u0026rsquo;on broie trop longtemps. J\u0026rsquo;ai ici des f\u0026egrave;ves de cacao du P\u0026eacute;rou, de Panama, d\u0026rsquo;Ouganda, de Tanzanie, d\u0026rsquo;Ha\u0026iuml;ti, du Congo. Tu veux gouter\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;id\u0026eacute;e derri\u0026egrave;re ton chocolat, me semble-t-il, c\u0026rsquo;est que depuis quelques ann\u0026eacute;es, les snobs pr\u0026eacute;f\u0026egrave;rent un chocolat tr\u0026egrave;s noir, sans sucre, qui est devenu immangeable. Ton \u0026laquo; chocolat au lait pour amateurs de chocolat noir\u0026nbsp;\u0026raquo;, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s la publicit\u0026eacute;, contient du lait parce que la pr\u0026eacute;sence du lait permet d\u0026rsquo;utiliser moins de sucre sans perdre le gout agr\u0026eacute;able. Il y a quatre chocolats diff\u0026eacute;rents, chacun avec son propre emballage. Le graphisme des emballages semble rappeler la g\u0026eacute;om\u0026eacute;trie abstraite ou \u0026eacute;voquer le travail de certains minimalistes. Le graphisme de tes drapeaux est tr\u0026egrave;s similaire. Quel en est le principe formel ?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Dans les deux cas (les emballages de chocolat et les drapeaux), il s\u0026rsquo;agit de combinaisons de deux drapeaux nationaux. Les drapeaux dans l\u0026rsquo;exposition au Centre Pompidou sont 16 mixages (sur 37 au total) du drapeau fran\u0026ccedil;ais et rwandais. Dans les emballages, je combine le drapeau du pays d\u0026rsquo;origine du cacao avec le drapeau belge, parce que le chocolat est fabriqu\u0026eacute; \u0026agrave; Li\u0026egrave;ge. Les drapeaux sont automatiquement combin\u0026eacute;s par l\u0026rsquo;algorithme de Photoshop, qui a d\u0026eacute;j\u0026agrave; un syst\u0026egrave;me de filtre pr\u0026eacute;d\u0026eacute;termin\u0026eacute;. Apr\u0026egrave;s cela, il m\u0026rsquo;arrive de corriger un peu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;expo actuelle, tu as fait une composition murale avec des chocolats. Quelle r\u0026egrave;gle as-tu utilis\u0026eacute;e pour la composition\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Les emballages identiques constituent des rectangles qui s\u0026rsquo;embo\u0026icirc;tent, comme un Frank Stella. Ce sont juste des emballages. Il n\u0026rsquo;y a pas de chocolat dedans. Les vraies tablettes sont donn\u0026eacute;es \u0026agrave; c\u0026ocirc;t\u0026eacute;, dans un petit distributeur.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Le choix des pays ne me semble pas al\u0026eacute;atoire. Ce n\u0026rsquo;est quand m\u0026ecirc;me pas un hasard que tu aies combin\u0026eacute; le drapeau belge avec celui du Congo et le drapeau fran\u0026ccedil;ais avec celui du Rwanda\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth: \u0026Agrave; l\u0026rsquo;origine du chocolat, il n\u0026rsquo; y avait aucune intention d\u0026rsquo;ordre politique dans le choix des f\u0026egrave;ves. Je recherchais juste le gout. En revanche pour la s\u0026eacute;rie des drapeaux cela est depuis le d\u0026eacute;but li\u0026eacute;e \u0026agrave; la crise migratoire et donc au caract\u0026egrave;re probl\u0026eacute;matique d\u0026rsquo;un rapprochement forc\u0026eacute; de deux embl\u0026egrave;mes nationaux. Au moment de commencer la s\u0026eacute;rie pour Pompidou, il \u0026eacute;tait alors de nouveau question de la responsabilit\u0026eacute; fran\u0026ccedil;aise dans le g\u0026eacute;nocide au Rwanda. C\u0026rsquo;est ce qui a donc fix\u0026eacute; le choix des deux pays. Apr\u0026egrave;s cela, le principe graphique du chocolat s\u0026rsquo;est finalement call\u0026eacute; sur celui des drapeaux et cela a fait ressortir l\u0026rsquo;aspect colonial de toute l\u0026rsquo;industrie du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je vois cela comme une bonne raison de combiner ces drapeaux-l\u0026agrave; au lieu d\u0026rsquo;autres, sans qu\u0026rsquo;il faille interpr\u0026eacute;ter cela comme un discours postcolonial. De m\u0026ecirc;me, ta d\u0026eacute;cision de cr\u0026eacute;er du chocolat ne semble pas \u0026ecirc;tre une critique de notre soci\u0026eacute;t\u0026eacute; de consommation, mais le simple fruit d\u0026rsquo;une possibilit\u0026eacute; technique ou commerciale. N\u0026eacute;anmoins je me demande ce que tu en penses. Comment ton travail avec le chocolat se positionne-t-il par rapport aux lunettes solaires produites et mises en vente par Alex Israel (Freeway Eyewear, depuis 2010)\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il vend des lunettes de soleil\u0026nbsp;? Je ne savais pas. Et c\u0026rsquo;est cher\u0026nbsp;? il semble jouer sur le caract\u0026egrave;re sp\u0026eacute;culatif et sur le principe de la plus-value artistique appliqu\u0026eacute; \u0026agrave; de simples lunettes de soleil. Mon travail est, je crois, tr\u0026egrave;s diff\u0026eacute;rent. Au d\u0026eacute;part, j\u0026rsquo;utilise mon int\u0026eacute;r\u0026ecirc;t et mon gout pour la cuisine pour \u0026laquo;\u0026nbsp;cr\u0026eacute;er\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose qui n\u0026rsquo;existe pas\u0026nbsp;: du bon chocolat au lait, pas trop sucr\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout. Ensuite, il y a s\u0026ucirc;rement une interpr\u0026eacute;tation critique qui vient se greffer l\u0026agrave;-dessus, \u0026agrave; savoir que les artistes et les spectateurs ne sont peut-\u0026ecirc;tre rien de plus que des producteurs et des consommateurs de biens de consommation culturelle.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Ce que je voulais dire, sans vouloir utiliser les termes appropri\u0026eacute;s, c\u0026rsquo;est que le march\u0026eacute; de l\u0026rsquo;art a permis un mode de surproduction par certains artistes comme Jeff Koons, Paul McCarthy, Damien Hirst, Tony Cragg et m\u0026ecirc;me Ai Wei Wei. Ils vendent des petites figurines bas\u0026eacute;es sur leurs \u0026oelig;uvres, qui ne sont pas loin des lunettes solaires ou des voitures de sport sign\u0026eacute;es par des artistes ou encore des produits de maquillage ou d\u0026rsquo;alimentation ou carr\u0026eacute;ment des livres et des programmes de t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision produits par des c\u0026eacute;l\u0026eacute;brit\u0026eacute;s, comme Johnny Cash (t\u0026eacute;l\u0026eacute;), Paul Newman (sauce barbecue), Alex Israel (t\u0026eacute;l\u0026eacute;, lunettes solaires, marque de jeans), Miranda Kerr (produits de beaut\u0026eacute; biologiques), Kendall Jenner (tequila), Kim Kardashian (shape wear), Jeffrey Starr (maquillage) et Jordan B. Peterson (livres, d\u0026eacute;bats et conversations sur YouTube).\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth : C\u0026rsquo;est possible. Il y a aussi Cory Arcangel qui a con\u0026ccedil;u une gamme de \u003cem\u003esurfwear \u003c/em\u003e: des draps de lit, des taies d\u0026#39;oreiller et des T-shirts pour passer du temps au lit en surfant sur le net. Sans pouvoir m\u0026rsquo;expliquer, je ne me sens pas proche de ces d\u0026eacute;marches. Mon chocolat n\u0026rsquo;est pas ironique, sarcastique ou d\u0026eacute;senchant\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout le contraire, je le con\u0026ccedil;ois comme la possibilit\u0026eacute; de faire quelque chose, le degr\u0026eacute; z\u0026eacute;ro de la cr\u0026eacute;ation antistatique. C\u0026rsquo;est au fond ce qu\u0026rsquo;un artiste devrait faire avec son travail. Juste cr\u0026eacute;er quelque chose qui lui manque et qui lui semble utile.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu m\u0026rsquo;as dit que le consum\u0026eacute;risme ne t\u0026rsquo;int\u0026eacute;resse pas comme probl\u0026egrave;me politique, ni comme sujet ou th\u0026egrave;me d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non, effectivement, et tous ces artistes dont tu me parles me semblent \u0026ecirc;tre coinc\u0026eacute;s et fondamentalement d\u0026eacute;s\u0026oelig;uvr\u0026eacute;s. Ils ne savent pas quoi faire. Alors, ils miment la production industrielle de mani\u0026egrave;re ironique. Moi, j\u0026rsquo;essaie juste d\u0026rsquo;int\u0026eacute;grer mes activit\u0026eacute;s parall\u0026egrave;les dans le champ de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- En tant que jeune artiste, tu avais remarqu\u0026eacute; que chaque fois que tu voulais faire de l\u0026rsquo;art, tu bloquais. Mais tu avais aussi remarqu\u0026eacute; que les activit\u0026eacute;s que tu d\u0026eacute;ployais pendant le reste du temps se d\u0026eacute;roulaient plus librement.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui. Et plus spontan\u0026eacute;ment et de mani\u0026egrave;re plus cr\u0026eacute;ative. Et si ce que dit Beuys est vrai, c\u0026rsquo;est-\u0026agrave;-dire que je suis fondamentalement un artiste comme chaque \u0026ecirc;tre humain, alors tout ce que je fais est de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je me rappelle d\u0026rsquo;un film que tu avais fait en demandant \u0026agrave; quelques personnes de choisir un poste de radio (Programmes #1, 1992). Il me semblait que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait le bruit entre les postes qui t\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non. Ce qui m\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait, c\u0026rsquo;est que ces personnes \u0026eacute;taient en train de chercher dans quel \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit elles se trouvaient. Que comprendre de quoi on a envie n\u0026rsquo;est pas une chose qui se donne si facilement. Ces personnes \u0026eacute;taient comme vides, pour ainsi dire, mais un certain poste allait les remplir. Ce qu\u0026rsquo;elles allaient \u0026eacute;couter n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas d\u0026eacute;termin\u0026eacute; ou connu d\u0026rsquo;avance. L\u0026rsquo;\u0026eacute;v\u0026eacute;nement \u0026ndash; le poste de radio, la musique \u0026ndash; \u0026eacute;tait ce qui allait d\u0026eacute;terminer leur \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit, pas l\u0026rsquo;inverse.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tout comme un artiste peut agir sans pr\u0026eacute;m\u0026eacute;ditation\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Nous sommes en r\u0026eacute;alit\u0026eacute; plus souvent dans un besoin d\u0026rsquo;absorbation que dans un besoin d\u0026rsquo;expression. Le probl\u0026egrave;me pour un artiste, c\u0026rsquo;est qu\u0026rsquo;on lui demande pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment toujours d\u0026rsquo;exprimer quelque chose, comme si c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;artiste de savoir s\u0026rsquo;exprimer. Mais c\u0026rsquo;est faux\u0026nbsp;! Tout le monde est toujours sous la pression de devoir s\u0026rsquo;exprimer et de devoir se justifier.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; Il est exig\u0026eacute; \u0026agrave; chaque instant et de tout un chacun de s\u0026rsquo;exprimer sur ceci ou cela, d\u0026rsquo;avoir des sentiments, des opinions, des id\u0026eacute;es sur tout, sur soi, sur le monde\u0026hellip; Il faut continuellement s\u0026rsquo;analyser soi-m\u0026ecirc;me pour se comprendre profond\u0026eacute;ment et \u0026ecirc;tre en harmonie avec soi et le monde\u0026hellip; Quel travail\u0026nbsp;! Quelle fatigue\u0026nbsp;! Et si le privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;art \u0026eacute;tait justement de pouvoir suspendre ce moment de l\u0026rsquo;expression\u0026nbsp;? Ne pas avoir \u0026agrave; s\u0026rsquo;exprimer\u0026hellip; D\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre simplement en \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;absorbation et de communion par le biais d\u0026rsquo;activit\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; La responsabilit\u0026eacute; d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre artiste \u0026laquo;\u0026nbsp;professionnel\u0026nbsp;\u0026raquo; emp\u0026ecirc;che pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;atif. On est paralys\u0026eacute; par l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e qu\u0026rsquo;il va falloir montrer cela et en parler, qu\u0026rsquo;il va falloir justifier la chose. Le chocolat, par contre, provient du fait que j\u0026rsquo;aime bien cuisiner. C\u0026rsquo;est une activit\u0026eacute; parall\u0026egrave;le, libre, qui me permet d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre actif sans avoir \u0026agrave; cr\u0026eacute;er du sens et du discours.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; De temps en temps, j\u0026rsquo;int\u0026egrave;gre le fruit d\u0026rsquo;une de ces activit\u0026eacute;s non artistiques dans le champ de l\u0026rsquo;art. \u0026Ccedil;a marche parce qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;y a plus de pression. Je me permets d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre na\u0026iuml;f, de ne pas m\u0026rsquo;inqui\u0026eacute;ter de savoir si ce que je fais va devenir une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art. Si tu n\u0026rsquo;as pas cette libert\u0026eacute;, tu changes toujours ton objet de cr\u0026eacute;ation par rapport aux attentes du domaine de l\u0026rsquo;art. Il y a de l\u0026rsquo;autocensure.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;exposition se trouve une voiture SAAB avec une plaque num\u0026eacute;rique portant l\u0026rsquo;inscription \u0026laquo;\u0026nbsp;Herman\u0026nbsp;\u0026raquo; et des si\u0026egrave;ges rev\u0026ecirc;tus d\u0026rsquo;un cuir imprim\u0026eacute; avec des noms d\u0026rsquo;artistes. Comment cette pi\u0026egrave;ce a-t-elle vu le jour\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: D\u0026rsquo;abord, j\u0026rsquo;avais besoin d\u0026rsquo;une pr\u0026eacute;sence monumentale dans la salle d\u0026rsquo;exposition pour contrebalancer l\u0026rsquo;installation o\u0026ugrave; est projet\u0026eacute;e ma version du film \u003cem\u003eJungle Book\u003c/em\u003e.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Une version qui est issue de la possibilit\u0026eacute; de remonter des bandes de son. Chaque animal parle une autre langue. La panth\u0026egrave;re noire parle l\u0026rsquo;arabe, Baloo, l\u0026rsquo;h\u0026eacute;breu, Mowgli, l\u0026rsquo;espagnol et le vautour, le n\u0026eacute;erlandais.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je me suis alors demand\u0026eacute; quels grands objets j\u0026rsquo;avais \u0026agrave; ma disposition et j\u0026rsquo;ai pens\u0026eacute; \u0026agrave; ma voiture, que le collectionneur Herman Daled m\u0026rsquo;avait donn\u0026eacute;e en \u0026eacute;change d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre. Elle avait d\u0026eacute;j\u0026agrave; beaucoup servi et elle \u0026eacute;tait d\u0026eacute;j\u0026agrave; assez fatigu\u0026eacute;e. Je me disais que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait dommage de jeter une voiture qui avait vu passer autant de gens et que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait une bonne occasion de la faire r\u0026eacute;parer et nettoyer.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment as-tu choisi les noms d\u0026rsquo;artistes int\u0026eacute;gr\u0026eacute;s dans le rev\u0026ecirc;tement des si\u0026egrave;ges\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Ce sont tous les artistes de sa collection. J\u0026rsquo;aimais bien l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de cet objet qui permet de faire circuler leur nom, tout en posant son cul dessus.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu viens de mentionner la responsabilit\u0026eacute; de l\u0026rsquo;artiste qui consiste \u0026agrave; devoir parler de son travail. Penses-tu vraiment que les artistes soient oblig\u0026eacute;s aujourd\u0026rsquo;hui de parler de leur art\u0026nbsp;? Qui pourrait les obliger\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je crois qu\u0026rsquo;aujourd\u0026rsquo;hui, les artistes doivent malheureusement justifier leur travail. Tout les y oblige. Mais encore une fois, ce n\u0026rsquo;est m\u0026ecirc;me pas un devoir de l\u0026rsquo;artiste, c\u0026rsquo;est le monde entier qui doit se justifier continuellement. En plus, en ce moment, les justifications doivent \u0026ecirc;tre d\u0026rsquo;ordre social et politique. Personnellement, cela me met toujours mal \u0026agrave; l\u0026rsquo;aise d\u0026rsquo;entendre un artiste expliquer la pr\u0026eacute;tendue signification de son \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; En tant que jeune artiste, j\u0026rsquo;ai voulu croire Duchamp, qui disait que tout est potentiellement de l\u0026rsquo;art. Mais je me suis tr\u0026egrave;s vite rendu compte qu\u0026rsquo;il fallait quand m\u0026ecirc;me se justifier. Ainsi, lorsque j\u0026rsquo;ai montr\u0026eacute; pour la premi\u0026egrave;re fois le film \u003cem\u003eBeyond\u003c/em\u003e (1994), pour lequel j\u0026rsquo;avais invit\u0026eacute; des gens \u0026agrave; choisir des synonymes sur un ordinateur (le film montre l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran de l\u0026rsquo;ordinateur avec les mots qui apparaissent), le commissaire de l\u0026rsquo;exposition n\u0026rsquo;a pas compris la pi\u0026egrave;ce et a voulu savoir comment elle s\u0026rsquo;int\u0026eacute;grait dans l\u0026rsquo;histoire de l\u0026rsquo;art. Apparemment, faire entrer n\u0026rsquo;importe quel objet dans le champ de l\u0026rsquo;art, m\u0026ecirc;me apr\u0026egrave;s Duchamp, n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas aussi facile que cela.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Parlons de tes sculptures vomissure-spaghetti \u0026agrave; l\u0026rsquo;aspect f\u0026eacute;cal intitul\u0026eacute;es \u0026laquo;\u0026nbsp;Fried Chicken Flavoured Polyethylene\u0026nbsp;\u0026raquo; (2015). \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: J\u0026rsquo;ai voulu cr\u0026eacute;er un mat\u0026eacute;riau qui ne sert \u0026agrave; rien, une sorte de monstre, une aberration industrielle, bas\u0026eacute;e sur la possibilit\u0026eacute; de r\u0026eacute;unir deux produits industriels, juste parce que c\u0026rsquo;est possible.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;expo contient plusieurs \u0026oelig;uvres pour lesquelles tu as suivi la main droite ou gauche d\u0026rsquo;une actrice, d\u0026rsquo;un artiste, de Sigmund Freud ou de Jacques Lacan. Tu prends des extraits de film et tu suis le mouvement de leur main. En r\u0026eacute;sultent des dessins noirs sur une vitre, laquelle est ensuite plac\u0026eacute;e devant l\u0026rsquo;agrandissement d\u0026rsquo;une image du film. Ou, dans le cas de Freud et de Lacan, on voit des films qui cr\u0026eacute;ent des dessins blancs qui semblent se figer \u0026agrave; l\u0026rsquo;int\u0026eacute;rieur de l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Exact.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment tu fais les dessins\u0026nbsp;? \u0026Agrave; la main\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Avec Lacan, c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un ordinateur qui suivait un pixel dans sa main. Les autres sont faits \u0026agrave; la main.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment a surgi l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo;\u0026nbsp;(2013) : un ensemble de r\u0026eacute;cipients en verre remplis de liquides color\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Le titre est emprunt\u0026eacute; aux a\u0026eacute;roports. En lisant la pancarte qui disait de vider les \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo; avant de passer la s\u0026eacute;curit\u0026eacute;, cette injonction m\u0026rsquo;a sembl\u0026eacute; tellement li\u0026eacute;e \u0026agrave; notre existence imm\u0026eacute;diate que dans 5 ou 10 ans, peut-\u0026ecirc;tre, cette phrase ne voudra plus rien dire. Je l\u0026rsquo;ai not\u0026eacute;e dans un carnet, car je croyais que \u0026ccedil;a pouvait faire un beau titre. Plus tard, en imaginant une \u0026oelig;uvre qui irait bien avec ce titre, j\u0026rsquo;ai eu simplement l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de remplir des vases avec des liquides et des gels de diff\u0026eacute;rentes couleurs dans des quantit\u0026eacute;s prohib\u0026eacute;es en 2021.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- J\u0026rsquo;ai regard\u0026eacute; ton film \u0026laquo;\u0026nbsp;Where is Rocky II\u0026nbsp;?\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Qu\u0026rsquo;en penses-tu\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans le film, tu demandes \u0026agrave; un d\u0026eacute;tective de chercher un faux rocher qu\u0026rsquo;Ed Ruscha aurait fait construire pour cacher quelque chose dans le d\u0026eacute;sert. Je suppose qu\u0026rsquo;en r\u0026eacute;alit\u0026eacute;, il a vraiment fait construire un tel faux rocher pour cacher quelque chose et que ton film est parti de ce fait. Le film contient des images d\u0026rsquo;un documentaire anglais datant des ann\u0026eacute;es septante, dans lequel on voit Ruscha d\u0026eacute;placer un faux rocher dans le d\u0026eacute;sert. J\u0026rsquo;imagine qu\u0026rsquo;il a fait cela parce que les r\u0026eacute;alisateurs du documentaire lui avaient demand\u0026eacute; de \u0026laquo;\u0026nbsp;faire\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose comme ils ont l\u0026rsquo;habitude d\u0026rsquo;exiger de la part des artistes, ignorant que ceux-ci ne cr\u0026eacute;ent pas de l\u0026rsquo;art sur commande. Par exemple, il y a un documentaire sur Panamarenko o\u0026ugrave; on le voit couper une caisse de transport en deux avec une tron\u0026ccedil;onneuse. Ai-je raison\u0026nbsp;? Ruscha a-t-il vraiment fait construire un faux rocher pour cacher quelque chose\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, lors de la construction de sa maison dans le d\u0026eacute;sert, pour cacher les outils de peur qu\u0026rsquo;ils ne soient vol\u0026eacute;s.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Alors je trouve qu\u0026rsquo;il faudrait compl\u0026eacute;ter le film avec un \u0026eacute;pilogue dans lequel un juge d\u0026rsquo;instruction interrogerait l\u0026rsquo;artiste Bismuth sur l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e sous-jacente et pass\u0026eacute;e sous silence du film, \u0026agrave; savoir que si Ruscha a vraiment fait construire un faux rocher pour une raison non artistique, dans l\u0026rsquo;univers bismuthien, cette pi\u0026egrave;ce pourrait faire partie de son \u0026oelig;uvre artistique. \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il me semble, en effet, que ce soit plut\u0026ocirc;t mon \u0026oelig;uvre au final. Je n\u0026rsquo;ai jamais rencontr\u0026eacute; Ruscha durant le film, mais une fois le film termin\u0026eacute;, il me semble avoir eu le d\u0026eacute;sir de lui emprunter le rocher pour le mettre dans une de mes expos. Je ne me rappelle plus s\u0026rsquo;il a r\u0026eacute;pondu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta\u0026nbsp;: Excusez-moi de vous d\u0026eacute;ranger, mais j\u0026rsquo;aimerais dire quelque chose \u0026agrave; Hans. Ce n\u0026rsquo;est pas parce que \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo; n\u0026rsquo;existe pas en bulgare que ce n\u0026rsquo;est pas un bon titre pour un roman. Je trouve que c\u0026rsquo;est un tr\u0026egrave;s bon titre. J\u0026rsquo;ai aussi tr\u0026egrave;s faim. Est-ce qu\u0026rsquo;on pourrait manger\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMontagne de Miel, 30 novembre 2021\u003c/p\u003e\r\n"},{"locale":"nl","short_description":"","description":"\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e______________\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eHans Theys\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eEn faisant autre chose\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre avec Pierre Bismuth\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eIntroduction\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth est n\u0026eacute; en France en 1963 et vit \u0026agrave; Bruxelles depuis 30 ans. Au d\u0026eacute;but des ann\u0026eacute;es 1990, nous nous rencontrions tous les mardis dans un sauna pour faire un brin de conversation. Ainsi, j\u0026rsquo;ai \u0026eacute;t\u0026eacute; t\u0026eacute;moin de la naissance de quelques-unes de ses pi\u0026egrave;ces sans comprendre comment elles pouvaient s\u0026rsquo;inscrire dans le contexte rassurant d\u0026rsquo;un ensemble coh\u0026eacute;rent appel\u0026eacute; \u0026laquo;\u0026nbsp;\u0026oelig;uvre\u0026nbsp;\u0026raquo;. Une de ses pi\u0026egrave;ces, \u003cem\u003eBlue Monk in Progress\u003c/em\u003e (1995), consiste en un piano \u0026agrave; queue automatis\u0026eacute;, capable d\u0026rsquo;enregistrer le jeu du pianiste. Sur ce piano, Bismuth avait essay\u0026eacute; de retrouver de m\u0026eacute;moire le morceau \u003cem\u003eBlue Monk \u003c/em\u003ede Thelonious Monk, avec toutes les interruptions et reprises qui vont de pair avec une telle tentative. Le r\u0026eacute;sultat \u0026eacute;tait qu\u0026rsquo;on avait l\u0026rsquo;impression que le piano lui-m\u0026ecirc;me essayait de donner forme \u0026agrave; la musique. J\u0026rsquo;ai toujours ador\u0026eacute; cette pi\u0026egrave;ce. Je l\u0026rsquo;ai vue au CCC de Tours, en 1995. Dans un texte datant de cette \u0026eacute;poque, j\u0026rsquo;avais \u0026eacute;crit : \u0026laquo;\u0026nbsp;Par moments, on voit deux touches du piano qui restent enfonc\u0026eacute;es un court instant, Bismuth \u0026eacute;tant en train de r\u0026eacute;fl\u0026eacute;chir \u0026agrave; la suite du morceau \u0026agrave; jouer. La partition est un r\u0026eacute;cit enti\u0026egrave;rement retranscrit de ces errements. Le r\u0026eacute;sultat est une variation timide et h\u0026eacute;sitante d\u0026rsquo;un \u003cem\u003estandard\u003c/em\u003e, qui nous parle de la m\u0026eacute;moire, mais aussi de la gen\u0026egrave;se d\u0026rsquo;une image, surtout parce que nous avons l\u0026#39;impression que c\u0026#39;est le piano qui joue\u0026nbsp;\u0026raquo;. La pi\u0026egrave;ce m\u0026rsquo;impressionnait, mais son rapport avec les autres pi\u0026egrave;ces m\u0026rsquo;\u0026eacute;chappait.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePour une autre de ses \u0026oelig;uvres, \u003cem\u003eBlind Film\u003c/em\u003e (1996), j\u0026rsquo;ai collabor\u0026eacute; comme acteur. Ayant constat\u0026eacute; que, souvent, par manque de coh\u0026eacute;rence, la bande sonore d\u0026rsquo;un film n\u0026rsquo;a aucun sens si l\u0026rsquo;on ne regarde pas les images, Bismuth a voulu cr\u0026eacute;er une bande sonore pour des images non existantes, permettant \u0026agrave; l\u0026rsquo;auditeur de fabriquer sa propre coh\u0026eacute;rence et de s\u0026rsquo;imaginer un film, comme on le fait lorsqu\u0026rsquo;on \u0026eacute;coute la t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision tout en faisant autre chose. On comprend qu\u0026rsquo;une telle \u0026oelig;uvre ne peut \u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;\u0026eacute;e que par quelqu\u0026rsquo;un qui a su concentrer son attention sur des activit\u0026eacute;s journali\u0026egrave;res qui, normalement, \u0026eacute;chappent \u0026agrave; notre perception. Et c\u0026#39;est pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment cette attention au quotidien et au non-artistique qui a finalement cr\u0026eacute;\u0026eacute; la coh\u0026eacute;rence de l\u0026#39;\u0026oelig;uvre de Bismuth.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eAujourd\u0026rsquo;hui, une belle s\u0026eacute;lection de ses \u0026oelig;uvres forme une magnifique exposition qui se tient au Centre Pompidou (jusqu\u0026rsquo;au 28 f\u0026eacute;vrier 2022) et qui rejoindra ensuite le mus\u0026eacute;e West Den Haag du 23 mars au 3 juillet 2022. Le titre de l\u0026rsquo;exposition \u0026laquo;\u0026nbsp;Tout le monde est artiste mais seul l\u0026rsquo;artiste le sait\u0026nbsp;\u0026raquo; provient d\u0026rsquo;un aphorisme que Bismuth a formul\u0026eacute; en 1992. Dans un \u0026laquo;\u0026nbsp;dialogue\u0026nbsp;\u0026raquo; avec Jean-Pierre Criqui, le commissaire de l\u0026rsquo;exposition, Bismuth explique que la fameuse phrase de Beuys \u0026laquo;\u0026nbsp;Jeder Mensch ist ein K\u0026uuml;nstler\u0026nbsp;\u0026raquo; serait \u0026laquo; une critique \u0026agrave; l\u0026rsquo;\u0026eacute;gard de Duchamp\u0026nbsp;: si toute chose produite par l\u0026rsquo;homme peut devenir de l\u0026rsquo;art, alors Duchamp aurait d\u0026ucirc; \u0026ecirc;tre amen\u0026eacute; \u0026agrave; d\u0026eacute;mystifier l\u0026rsquo;artiste, au lieu de lui laisser, comme il l\u0026rsquo;a fait, le privil\u0026egrave;ge et le b\u0026eacute;n\u0026eacute;fice de cette op\u0026eacute;ration \u0026ldquo;sp\u0026eacute;culative\u0026rdquo;. Duchamp serait en quelque sorte la figure du capitaliste par excellence, cr\u0026eacute;ant de la valeur sur le travail d\u0026rsquo;autrui.\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eEn naviguant sur internet, je vois que l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre de Bismuth est associ\u0026eacute;e aux termes \u0026laquo;\u0026nbsp;postmodernisme\u0026nbsp;\u0026raquo; et \u0026laquo;\u0026nbsp;appropriation\u0026nbsp;\u0026raquo;. Je ne peux pas lui demander ce qu\u0026rsquo;il pense de cette cat\u0026eacute;gorisation, parce que je refuse d\u0026rsquo;employer ces \u0026eacute;tiquettes, qui trahissent la grande originalit\u0026eacute;, l\u0026rsquo;esprit, l\u0026rsquo;humour, l\u0026rsquo;intelligence, la coh\u0026eacute;rence et la plasticit\u0026eacute; conceptuelle de cette \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMes premiers pas dans le monde de l\u0026rsquo;art s\u0026rsquo;appuyaient sur la conviction de l\u0026rsquo;artiste belge Panamarenko (avec qui j\u0026rsquo;ai soud\u0026eacute; le sous-marin en 1995), selon laquelle quelqu\u0026rsquo;un qui se fixe comme but de faire de l\u0026rsquo;Art fera toujours de l\u0026rsquo;art ancien, et rien de plus. Panamarenko avait \u0026eacute;t\u0026eacute; lib\u0026eacute;r\u0026eacute; par Joseph Beuys lui-m\u0026ecirc;me, quand ce dernier l\u0026rsquo;avait invit\u0026eacute; \u0026agrave; exposer un objet po\u0026eacute;tique ressemblant \u0026agrave; un avion dans le hall d\u0026rsquo;entr\u0026eacute;e de l\u0026rsquo;acad\u0026eacute;mie de D\u0026uuml;sseldorf en 1968. Pour Panamarenko, cette invitation impliquait qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait plus oblig\u0026eacute; de faire de l\u0026rsquo;art, mais qu\u0026rsquo;il pouvait se vouer enti\u0026egrave;rement \u0026agrave; sa passion pour la m\u0026eacute;canique. En m\u0026rsquo;entendant aujourd\u0026rsquo;hui situer son \u0026oelig;uvre dans ce contexte-l\u0026agrave;, tout comme je l\u0026rsquo;ai indubitablement fait en 1995, Bismuth r\u0026eacute;torque aussit\u0026ocirc;t que \u0026ccedil;a ne l\u0026rsquo;a jamais int\u0026eacute;ress\u0026eacute; de faire quelque chose de nouveau. Je crois qu\u0026rsquo;il le pense vraiment, car \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire du nouveau\u0026nbsp;\u0026raquo; imposerait les m\u0026ecirc;mes contraintes que \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire de l\u0026rsquo;art\u0026nbsp;\u0026raquo;, alors que toute son \u0026oelig;uvre t\u0026eacute;moigne d\u0026rsquo;une tactique d\u0026rsquo;\u0026eacute;vasion\u0026nbsp;: \u0026eacute;viter de devoir faire quelque chose d\u0026rsquo;artistique ou de nouveau en esp\u0026eacute;rant que cela d\u0026eacute;bouche sur une activit\u0026eacute; enrichissante et inattendue.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e(Si l\u0026rsquo;on compare cette d\u0026eacute;marche \u0026agrave; la toute premi\u0026egrave;re manifestation de nombreuses activit\u0026eacute;s dites artistiques, par contre, on doit avouer que ces activit\u0026eacute;s de d\u0026eacute;coration, de ritualisation ou de divertissement avaient probablement des origines aussi peu pratiques et tout aussi al\u0026eacute;atoires, drolatiques et empreintes de fain\u0026eacute;antise. Ce qui voudrait dire que l\u0026rsquo;on peut envisager l\u0026rsquo;activit\u0026eacute; de Bismuth non comme postmoderne, mais b\u0026ecirc;tement comme de l\u0026rsquo;art original, nouveau et surprenant malgr\u0026eacute; tout.)\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eJe suis re\u0026ccedil;u par Kosta, le fils de l\u0026rsquo;artiste. Il a neuf ans. Lorsque j\u0026rsquo;apprends qu\u0026rsquo;il parle le bulgare, je lui dis que je viens de finir un roman intitul\u0026eacute; \u003cem\u003eTomates bleues\u003c/em\u003e, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s le mot bulgare pour aubergines. Ne me croyant pas, il appelle ses grands-parents en Bulgarie, qui lui confirment qu\u0026rsquo;ils n\u0026rsquo;ont jamais entendu parler de \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo;.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth\u0026nbsp;: Kosta est fascin\u0026eacute; par la g\u0026eacute;ographie et l\u0026rsquo;histoire. Il m\u0026rsquo;a aid\u0026eacute; avec les drapeaux.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta (en s\u0026rsquo;\u0026eacute;loignant)\u0026nbsp;: Et avec les pays qui produisent du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, c\u0026rsquo;est vrai. Tu as vu ma broyeuse de chocolat\u0026nbsp;? Si on y broie des f\u0026egrave;ves de cacao pendant 48 heures, on obtient du chocolat. On peut les broyer pendant plus longtemps pour rendre le chocolat plus fin encore, mais il semble qu\u0026rsquo;on perde un peu en gout si l\u0026rsquo;on broie trop longtemps. J\u0026rsquo;ai ici des f\u0026egrave;ves de cacao du P\u0026eacute;rou, de Panama, d\u0026rsquo;Ouganda, de Tanzanie, d\u0026rsquo;Ha\u0026iuml;ti, du Congo. Tu veux gouter\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;id\u0026eacute;e derri\u0026egrave;re ton chocolat, me semble-t-il, c\u0026rsquo;est que depuis quelques ann\u0026eacute;es, les snobs pr\u0026eacute;f\u0026egrave;rent un chocolat tr\u0026egrave;s noir, sans sucre, qui est devenu immangeable. Ton \u0026laquo; chocolat au lait pour amateurs de chocolat noir\u0026nbsp;\u0026raquo;, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s la publicit\u0026eacute;, contient du lait parce que la pr\u0026eacute;sence du lait permet d\u0026rsquo;utiliser moins de sucre sans perdre le gout agr\u0026eacute;able. Il y a quatre chocolats diff\u0026eacute;rents, chacun avec son propre emballage. Le graphisme des emballages semble rappeler la g\u0026eacute;om\u0026eacute;trie abstraite ou \u0026eacute;voquer le travail de certains minimalistes. Le graphisme de tes drapeaux est tr\u0026egrave;s similaire. Quel en est le principe formel ?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Dans les deux cas (les emballages de chocolat et les drapeaux), il s\u0026rsquo;agit de combinaisons de deux drapeaux nationaux. Les drapeaux dans l\u0026rsquo;exposition au Centre Pompidou sont 16 mixages (sur 37 au total) du drapeau fran\u0026ccedil;ais et rwandais. Dans les emballages, je combine le drapeau du pays d\u0026rsquo;origine du cacao avec le drapeau belge, parce que le chocolat est fabriqu\u0026eacute; \u0026agrave; Li\u0026egrave;ge. Les drapeaux sont automatiquement combin\u0026eacute;s par l\u0026rsquo;algorithme de Photoshop, qui a d\u0026eacute;j\u0026agrave; un syst\u0026egrave;me de filtre pr\u0026eacute;d\u0026eacute;termin\u0026eacute;. Apr\u0026egrave;s cela, il m\u0026rsquo;arrive de corriger un peu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;expo actuelle, tu as fait une composition murale avec des chocolats. Quelle r\u0026egrave;gle as-tu utilis\u0026eacute;e pour la composition\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Les emballages identiques constituent des rectangles qui s\u0026rsquo;embo\u0026icirc;tent, comme un Frank Stella. Ce sont juste des emballages. Il n\u0026rsquo;y a pas de chocolat dedans. Les vraies tablettes sont donn\u0026eacute;es \u0026agrave; c\u0026ocirc;t\u0026eacute;, dans un petit distributeur.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Le choix des pays ne me semble pas al\u0026eacute;atoire. Ce n\u0026rsquo;est quand m\u0026ecirc;me pas un hasard que tu aies combin\u0026eacute; le drapeau belge avec celui du Congo et le drapeau fran\u0026ccedil;ais avec celui du Rwanda\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth: \u0026Agrave; l\u0026rsquo;origine du chocolat, il n\u0026rsquo; y avait aucune intention d\u0026rsquo;ordre politique dans le choix des f\u0026egrave;ves. Je recherchais juste le gout. En revanche pour la s\u0026eacute;rie des drapeaux cela est depuis le d\u0026eacute;but li\u0026eacute;e \u0026agrave; la crise migratoire et donc au caract\u0026egrave;re probl\u0026eacute;matique d\u0026rsquo;un rapprochement forc\u0026eacute; de deux embl\u0026egrave;mes nationaux. Au moment de commencer la s\u0026eacute;rie pour Pompidou, il \u0026eacute;tait alors de nouveau question de la responsabilit\u0026eacute; fran\u0026ccedil;aise dans le g\u0026eacute;nocide au Rwanda. C\u0026rsquo;est ce qui a donc fix\u0026eacute; le choix des deux pays. Apr\u0026egrave;s cela, le principe graphique du chocolat s\u0026rsquo;est finalement call\u0026eacute; sur celui des drapeaux et cela a fait ressortir l\u0026rsquo;aspect colonial de toute l\u0026rsquo;industrie du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je vois cela comme une bonne raison de combiner ces drapeaux-l\u0026agrave; au lieu d\u0026rsquo;autres, sans qu\u0026rsquo;il faille interpr\u0026eacute;ter cela comme un discours postcolonial. De m\u0026ecirc;me, ta d\u0026eacute;cision de cr\u0026eacute;er du chocolat ne semble pas \u0026ecirc;tre une critique de notre soci\u0026eacute;t\u0026eacute; de consommation, mais le simple fruit d\u0026rsquo;une possibilit\u0026eacute; technique ou commerciale. N\u0026eacute;anmoins je me demande ce que tu en penses. Comment ton travail avec le chocolat se positionne-t-il par rapport aux lunettes solaires produites et mises en vente par Alex Israel (Freeway Eyewear, depuis 2010)\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il vend des lunettes de soleil\u0026nbsp;? Je ne savais pas. Et c\u0026rsquo;est cher\u0026nbsp;? il semble jouer sur le caract\u0026egrave;re sp\u0026eacute;culatif et sur le principe de la plus-value artistique appliqu\u0026eacute; \u0026agrave; de simples lunettes de soleil. Mon travail est, je crois, tr\u0026egrave;s diff\u0026eacute;rent. Au d\u0026eacute;part, j\u0026rsquo;utilise mon int\u0026eacute;r\u0026ecirc;t et mon gout pour la cuisine pour \u0026laquo;\u0026nbsp;cr\u0026eacute;er\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose qui n\u0026rsquo;existe pas\u0026nbsp;: du bon chocolat au lait, pas trop sucr\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout. Ensuite, il y a s\u0026ucirc;rement une interpr\u0026eacute;tation critique qui vient se greffer l\u0026agrave;-dessus, \u0026agrave; savoir que les artistes et les spectateurs ne sont peut-\u0026ecirc;tre rien de plus que des producteurs et des consommateurs de biens de consommation culturelle.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Ce que je voulais dire, sans vouloir utiliser les termes appropri\u0026eacute;s, c\u0026rsquo;est que le march\u0026eacute; de l\u0026rsquo;art a permis un mode de surproduction par certains artistes comme Jeff Koons, Paul McCarthy, Damien Hirst, Tony Cragg et m\u0026ecirc;me Ai Wei Wei. Ils vendent des petites figurines bas\u0026eacute;es sur leurs \u0026oelig;uvres, qui ne sont pas loin des lunettes solaires ou des voitures de sport sign\u0026eacute;es par des artistes ou encore des produits de maquillage ou d\u0026rsquo;alimentation ou carr\u0026eacute;ment des livres et des programmes de t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision produits par des c\u0026eacute;l\u0026eacute;brit\u0026eacute;s, comme Johnny Cash (t\u0026eacute;l\u0026eacute;), Paul Newman (sauce barbecue), Alex Israel (t\u0026eacute;l\u0026eacute;, lunettes solaires, marque de jeans), Miranda Kerr (produits de beaut\u0026eacute; biologiques), Kendall Jenner (tequila), Kim Kardashian (shape wear), Jeffrey Starr (maquillage) et Jordan B. Peterson (livres, d\u0026eacute;bats et conversations sur YouTube).\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth : C\u0026rsquo;est possible. Il y a aussi Cory Arcangel qui a con\u0026ccedil;u une gamme de \u003cem\u003esurfwear \u003c/em\u003e: des draps de lit, des taies d\u0026#39;oreiller et des T-shirts pour passer du temps au lit en surfant sur le net. Sans pouvoir m\u0026rsquo;expliquer, je ne me sens pas proche de ces d\u0026eacute;marches. Mon chocolat n\u0026rsquo;est pas ironique, sarcastique ou d\u0026eacute;senchant\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout le contraire, je le con\u0026ccedil;ois comme la possibilit\u0026eacute; de faire quelque chose, le degr\u0026eacute; z\u0026eacute;ro de la cr\u0026eacute;ation antistatique. C\u0026rsquo;est au fond ce qu\u0026rsquo;un artiste devrait faire avec son travail. Juste cr\u0026eacute;er quelque chose qui lui manque et qui lui semble utile.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu m\u0026rsquo;as dit que le consum\u0026eacute;risme ne t\u0026rsquo;int\u0026eacute;resse pas comme probl\u0026egrave;me politique, ni comme sujet ou th\u0026egrave;me d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non, effectivement, et tous ces artistes dont tu me parles me semblent \u0026ecirc;tre coinc\u0026eacute;s et fondamentalement d\u0026eacute;s\u0026oelig;uvr\u0026eacute;s. Ils ne savent pas quoi faire. Alors, ils miment la production industrielle de mani\u0026egrave;re ironique. Moi, j\u0026rsquo;essaie juste d\u0026rsquo;int\u0026eacute;grer mes activit\u0026eacute;s parall\u0026egrave;les dans le champ de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- En tant que jeune artiste, tu avais remarqu\u0026eacute; que chaque fois que tu voulais faire de l\u0026rsquo;art, tu bloquais. Mais tu avais aussi remarqu\u0026eacute; que les activit\u0026eacute;s que tu d\u0026eacute;ployais pendant le reste du temps se d\u0026eacute;roulaient plus librement.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui. Et plus spontan\u0026eacute;ment et de mani\u0026egrave;re plus cr\u0026eacute;ative. Et si ce que dit Beuys est vrai, c\u0026rsquo;est-\u0026agrave;-dire que je suis fondamentalement un artiste comme chaque \u0026ecirc;tre humain, alors tout ce que je fais est de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je me rappelle d\u0026rsquo;un film que tu avais fait en demandant \u0026agrave; quelques personnes de choisir un poste de radio (Programmes #1, 1992). Il me semblait que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait le bruit entre les postes qui t\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non. Ce qui m\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait, c\u0026rsquo;est que ces personnes \u0026eacute;taient en train de chercher dans quel \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit elles se trouvaient. Que comprendre de quoi on a envie n\u0026rsquo;est pas une chose qui se donne si facilement. Ces personnes \u0026eacute;taient comme vides, pour ainsi dire, mais un certain poste allait les remplir. Ce qu\u0026rsquo;elles allaient \u0026eacute;couter n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas d\u0026eacute;termin\u0026eacute; ou connu d\u0026rsquo;avance. L\u0026rsquo;\u0026eacute;v\u0026eacute;nement \u0026ndash; le poste de radio, la musique \u0026ndash; \u0026eacute;tait ce qui allait d\u0026eacute;terminer leur \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit, pas l\u0026rsquo;inverse.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tout comme un artiste peut agir sans pr\u0026eacute;m\u0026eacute;ditation\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Nous sommes en r\u0026eacute;alit\u0026eacute; plus souvent dans un besoin d\u0026rsquo;absorbation que dans un besoin d\u0026rsquo;expression. Le probl\u0026egrave;me pour un artiste, c\u0026rsquo;est qu\u0026rsquo;on lui demande pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment toujours d\u0026rsquo;exprimer quelque chose, comme si c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;artiste de savoir s\u0026rsquo;exprimer. Mais c\u0026rsquo;est faux\u0026nbsp;! Tout le monde est toujours sous la pression de devoir s\u0026rsquo;exprimer et de devoir se justifier.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; Il est exig\u0026eacute; \u0026agrave; chaque instant et de tout un chacun de s\u0026rsquo;exprimer sur ceci ou cela, d\u0026rsquo;avoir des sentiments, des opinions, des id\u0026eacute;es sur tout, sur soi, sur le monde\u0026hellip; Il faut continuellement s\u0026rsquo;analyser soi-m\u0026ecirc;me pour se comprendre profond\u0026eacute;ment et \u0026ecirc;tre en harmonie avec soi et le monde\u0026hellip; Quel travail\u0026nbsp;! Quelle fatigue\u0026nbsp;! Et si le privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;art \u0026eacute;tait justement de pouvoir suspendre ce moment de l\u0026rsquo;expression\u0026nbsp;? Ne pas avoir \u0026agrave; s\u0026rsquo;exprimer\u0026hellip; D\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre simplement en \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;absorbation et de communion par le biais d\u0026rsquo;activit\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; La responsabilit\u0026eacute; d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre artiste \u0026laquo;\u0026nbsp;professionnel\u0026nbsp;\u0026raquo; emp\u0026ecirc;che pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;atif. On est paralys\u0026eacute; par l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e qu\u0026rsquo;il va falloir montrer cela et en parler, qu\u0026rsquo;il va falloir justifier la chose. Le chocolat, par contre, provient du fait que j\u0026rsquo;aime bien cuisiner. C\u0026rsquo;est une activit\u0026eacute; parall\u0026egrave;le, libre, qui me permet d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre actif sans avoir \u0026agrave; cr\u0026eacute;er du sens et du discours.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; De temps en temps, j\u0026rsquo;int\u0026egrave;gre le fruit d\u0026rsquo;une de ces activit\u0026eacute;s non artistiques dans le champ de l\u0026rsquo;art. \u0026Ccedil;a marche parce qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;y a plus de pression. Je me permets d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre na\u0026iuml;f, de ne pas m\u0026rsquo;inqui\u0026eacute;ter de savoir si ce que je fais va devenir une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art. Si tu n\u0026rsquo;as pas cette libert\u0026eacute;, tu changes toujours ton objet de cr\u0026eacute;ation par rapport aux attentes du domaine de l\u0026rsquo;art. Il y a de l\u0026rsquo;autocensure.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;exposition se trouve une voiture SAAB avec une plaque num\u0026eacute;rique portant l\u0026rsquo;inscription \u0026laquo;\u0026nbsp;Herman\u0026nbsp;\u0026raquo; et des si\u0026egrave;ges rev\u0026ecirc;tus d\u0026rsquo;un cuir imprim\u0026eacute; avec des noms d\u0026rsquo;artistes. Comment cette pi\u0026egrave;ce a-t-elle vu le jour\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: D\u0026rsquo;abord, j\u0026rsquo;avais besoin d\u0026rsquo;une pr\u0026eacute;sence monumentale dans la salle d\u0026rsquo;exposition pour contrebalancer l\u0026rsquo;installation o\u0026ugrave; est projet\u0026eacute;e ma version du film \u003cem\u003eJungle Book\u003c/em\u003e.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Une version qui est issue de la possibilit\u0026eacute; de remonter des bandes de son. Chaque animal parle une autre langue. La panth\u0026egrave;re noire parle l\u0026rsquo;arabe, Baloo, l\u0026rsquo;h\u0026eacute;breu, Mowgli, l\u0026rsquo;espagnol et le vautour, le n\u0026eacute;erlandais.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je me suis alors demand\u0026eacute; quels grands objets j\u0026rsquo;avais \u0026agrave; ma disposition et j\u0026rsquo;ai pens\u0026eacute; \u0026agrave; ma voiture, que le collectionneur Herman Daled m\u0026rsquo;avait donn\u0026eacute;e en \u0026eacute;change d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre. Elle avait d\u0026eacute;j\u0026agrave; beaucoup servi et elle \u0026eacute;tait d\u0026eacute;j\u0026agrave; assez fatigu\u0026eacute;e. Je me disais que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait dommage de jeter une voiture qui avait vu passer autant de gens et que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait une bonne occasion de la faire r\u0026eacute;parer et nettoyer.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment as-tu choisi les noms d\u0026rsquo;artistes int\u0026eacute;gr\u0026eacute;s dans le rev\u0026ecirc;tement des si\u0026egrave;ges\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Ce sont tous les artistes de sa collection. J\u0026rsquo;aimais bien l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de cet objet qui permet de faire circuler leur nom, tout en posant son cul dessus.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu viens de mentionner la responsabilit\u0026eacute; de l\u0026rsquo;artiste qui consiste \u0026agrave; devoir parler de son travail. Penses-tu vraiment que les artistes soient oblig\u0026eacute;s aujourd\u0026rsquo;hui de parler de leur art\u0026nbsp;? Qui pourrait les obliger\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je crois qu\u0026rsquo;aujourd\u0026rsquo;hui, les artistes doivent malheureusement justifier leur travail. Tout les y oblige. Mais encore une fois, ce n\u0026rsquo;est m\u0026ecirc;me pas un devoir de l\u0026rsquo;artiste, c\u0026rsquo;est le monde entier qui doit se justifier continuellement. En plus, en ce moment, les justifications doivent \u0026ecirc;tre d\u0026rsquo;ordre social et politique. Personnellement, cela me met toujours mal \u0026agrave; l\u0026rsquo;aise d\u0026rsquo;entendre un artiste expliquer la pr\u0026eacute;tendue signification de son \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; En tant que jeune artiste, j\u0026rsquo;ai voulu croire Duchamp, qui disait que tout est potentiellement de l\u0026rsquo;art. Mais je me suis tr\u0026egrave;s vite rendu compte qu\u0026rsquo;il fallait quand m\u0026ecirc;me se justifier. Ainsi, lorsque j\u0026rsquo;ai montr\u0026eacute; pour la premi\u0026egrave;re fois le film \u003cem\u003eBeyond\u003c/em\u003e (1994), pour lequel j\u0026rsquo;avais invit\u0026eacute; des gens \u0026agrave; choisir des synonymes sur un ordinateur (le film montre l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran de l\u0026rsquo;ordinateur avec les mots qui apparaissent), le commissaire de l\u0026rsquo;exposition n\u0026rsquo;a pas compris la pi\u0026egrave;ce et a voulu savoir comment elle s\u0026rsquo;int\u0026eacute;grait dans l\u0026rsquo;histoire de l\u0026rsquo;art. Apparemment, faire entrer n\u0026rsquo;importe quel objet dans le champ de l\u0026rsquo;art, m\u0026ecirc;me apr\u0026egrave;s Duchamp, n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas aussi facile que cela.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Parlons de tes sculptures vomissure-spaghetti \u0026agrave; l\u0026rsquo;aspect f\u0026eacute;cal intitul\u0026eacute;es \u0026laquo;\u0026nbsp;Fried Chicken Flavoured Polyethylene\u0026nbsp;\u0026raquo; (2015). \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: J\u0026rsquo;ai voulu cr\u0026eacute;er un mat\u0026eacute;riau qui ne sert \u0026agrave; rien, une sorte de monstre, une aberration industrielle, bas\u0026eacute;e sur la possibilit\u0026eacute; de r\u0026eacute;unir deux produits industriels, juste parce que c\u0026rsquo;est possible.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;expo contient plusieurs \u0026oelig;uvres pour lesquelles tu as suivi la main droite ou gauche d\u0026rsquo;une actrice, d\u0026rsquo;un artiste, de Sigmund Freud ou de Jacques Lacan. Tu prends des extraits de film et tu suis le mouvement de leur main. En r\u0026eacute;sultent des dessins noirs sur une vitre, laquelle est ensuite plac\u0026eacute;e devant l\u0026rsquo;agrandissement d\u0026rsquo;une image du film. Ou, dans le cas de Freud et de Lacan, on voit des films qui cr\u0026eacute;ent des dessins blancs qui semblent se figer \u0026agrave; l\u0026rsquo;int\u0026eacute;rieur de l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Exact.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment tu fais les dessins\u0026nbsp;? \u0026Agrave; la main\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Avec Lacan, c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un ordinateur qui suivait un pixel dans sa main. Les autres sont faits \u0026agrave; la main.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment a surgi l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo;\u0026nbsp;(2013) : un ensemble de r\u0026eacute;cipients en verre remplis de liquides color\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Le titre est emprunt\u0026eacute; aux a\u0026eacute;roports. En lisant la pancarte qui disait de vider les \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo; avant de passer la s\u0026eacute;curit\u0026eacute;, cette injonction m\u0026rsquo;a sembl\u0026eacute; tellement li\u0026eacute;e \u0026agrave; notre existence imm\u0026eacute;diate que dans 5 ou 10 ans, peut-\u0026ecirc;tre, cette phrase ne voudra plus rien dire. Je l\u0026rsquo;ai not\u0026eacute;e dans un carnet, car je croyais que \u0026ccedil;a pouvait faire un beau titre. Plus tard, en imaginant une \u0026oelig;uvre qui irait bien avec ce titre, j\u0026rsquo;ai eu simplement l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de remplir des vases avec des liquides et des gels de diff\u0026eacute;rentes couleurs dans des quantit\u0026eacute;s prohib\u0026eacute;es en 2021.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- J\u0026rsquo;ai regard\u0026eacute; ton film \u0026laquo;\u0026nbsp;Where is Rocky II\u0026nbsp;?\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Qu\u0026rsquo;en penses-tu\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans le film, tu demandes \u0026agrave; un d\u0026eacute;tective de chercher un faux rocher qu\u0026rsquo;Ed Ruscha aurait fait construire pour cacher quelque chose dans le d\u0026eacute;sert. Je suppose qu\u0026rsquo;en r\u0026eacute;alit\u0026eacute;, il a vraiment fait construire un tel faux rocher pour cacher quelque chose et que ton film est parti de ce fait. Le film contient des images d\u0026rsquo;un documentaire anglais datant des ann\u0026eacute;es septante, dans lequel on voit Ruscha d\u0026eacute;placer un faux rocher dans le d\u0026eacute;sert. J\u0026rsquo;imagine qu\u0026rsquo;il a fait cela parce que les r\u0026eacute;alisateurs du documentaire lui avaient demand\u0026eacute; de \u0026laquo;\u0026nbsp;faire\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose comme ils ont l\u0026rsquo;habitude d\u0026rsquo;exiger de la part des artistes, ignorant que ceux-ci ne cr\u0026eacute;ent pas de l\u0026rsquo;art sur commande. Par exemple, il y a un documentaire sur Panamarenko o\u0026ugrave; on le voit couper une caisse de transport en deux avec une tron\u0026ccedil;onneuse. Ai-je raison\u0026nbsp;? Ruscha a-t-il vraiment fait construire un faux rocher pour cacher quelque chose\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, lors de la construction de sa maison dans le d\u0026eacute;sert, pour cacher les outils de peur qu\u0026rsquo;ils ne soient vol\u0026eacute;s.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Alors je trouve qu\u0026rsquo;il faudrait compl\u0026eacute;ter le film avec un \u0026eacute;pilogue dans lequel un juge d\u0026rsquo;instruction interrogerait l\u0026rsquo;artiste Bismuth sur l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e sous-jacente et pass\u0026eacute;e sous silence du film, \u0026agrave; savoir que si Ruscha a vraiment fait construire un faux rocher pour une raison non artistique, dans l\u0026rsquo;univers bismuthien, cette pi\u0026egrave;ce pourrait faire partie de son \u0026oelig;uvre artistique. \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il me semble, en effet, que ce soit plut\u0026ocirc;t mon \u0026oelig;uvre au final. Je n\u0026rsquo;ai jamais rencontr\u0026eacute; Ruscha durant le film, mais une fois le film termin\u0026eacute;, il me semble avoir eu le d\u0026eacute;sir de lui emprunter le rocher pour le mettre dans une de mes expos. Je ne me rappelle plus s\u0026rsquo;il a r\u0026eacute;pondu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta\u0026nbsp;: Excusez-moi de vous d\u0026eacute;ranger, mais j\u0026rsquo;aimerais dire quelque chose \u0026agrave; Hans. Ce n\u0026rsquo;est pas parce que \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo; n\u0026rsquo;existe pas en bulgare que ce n\u0026rsquo;est pas un bon titre pour un roman. Je trouve que c\u0026rsquo;est un tr\u0026egrave;s bon titre. J\u0026rsquo;ai aussi tr\u0026egrave;s faim. Est-ce qu\u0026rsquo;on pourrait manger\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMontagne de Miel, 30 novembre 2021\u003c/p\u003e\r\n"},{"locale":"fr","short_description":"","description":"\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e______________\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eHans Theys\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eEn faisant autre chose\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre avec Pierre Bismuth\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eIntroduction\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth est n\u0026eacute; en France en 1963 et vit \u0026agrave; Bruxelles depuis 30 ans. Au d\u0026eacute;but des ann\u0026eacute;es 1990, nous nous rencontrions tous les mardis dans un sauna pour faire un brin de conversation. Ainsi, j\u0026rsquo;ai \u0026eacute;t\u0026eacute; t\u0026eacute;moin de la naissance de quelques-unes de ses pi\u0026egrave;ces sans comprendre comment elles pouvaient s\u0026rsquo;inscrire dans le contexte rassurant d\u0026rsquo;un ensemble coh\u0026eacute;rent appel\u0026eacute; \u0026laquo;\u0026nbsp;\u0026oelig;uvre\u0026nbsp;\u0026raquo;. Une de ses pi\u0026egrave;ces, \u003cem\u003eBlue Monk in Progress\u003c/em\u003e (1995), consiste en un piano \u0026agrave; queue automatis\u0026eacute;, capable d\u0026rsquo;enregistrer le jeu du pianiste. Sur ce piano, Bismuth avait essay\u0026eacute; de retrouver de m\u0026eacute;moire le morceau \u003cem\u003eBlue Monk \u003c/em\u003ede Thelonious Monk, avec toutes les interruptions et reprises qui vont de pair avec une telle tentative. Le r\u0026eacute;sultat \u0026eacute;tait qu\u0026rsquo;on avait l\u0026rsquo;impression que le piano lui-m\u0026ecirc;me essayait de donner forme \u0026agrave; la musique. J\u0026rsquo;ai toujours ador\u0026eacute; cette pi\u0026egrave;ce. Je l\u0026rsquo;ai vue au CCC de Tours, en 1995. Dans un texte datant de cette \u0026eacute;poque, j\u0026rsquo;avais \u0026eacute;crit : \u0026laquo;\u0026nbsp;Par moments, on voit deux touches du piano qui restent enfonc\u0026eacute;es un court instant, Bismuth \u0026eacute;tant en train de r\u0026eacute;fl\u0026eacute;chir \u0026agrave; la suite du morceau \u0026agrave; jouer. La partition est un r\u0026eacute;cit enti\u0026egrave;rement retranscrit de ces errements. Le r\u0026eacute;sultat est une variation timide et h\u0026eacute;sitante d\u0026rsquo;un \u003cem\u003estandard\u003c/em\u003e, qui nous parle de la m\u0026eacute;moire, mais aussi de la gen\u0026egrave;se d\u0026rsquo;une image, surtout parce que nous avons l\u0026#39;impression que c\u0026#39;est le piano qui joue\u0026nbsp;\u0026raquo;. La pi\u0026egrave;ce m\u0026rsquo;impressionnait, mais son rapport avec les autres pi\u0026egrave;ces m\u0026rsquo;\u0026eacute;chappait.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePour une autre de ses \u0026oelig;uvres, \u003cem\u003eBlind Film\u003c/em\u003e (1996), j\u0026rsquo;ai collabor\u0026eacute; comme acteur. Ayant constat\u0026eacute; que, souvent, par manque de coh\u0026eacute;rence, la bande sonore d\u0026rsquo;un film n\u0026rsquo;a aucun sens si l\u0026rsquo;on ne regarde pas les images, Bismuth a voulu cr\u0026eacute;er une bande sonore pour des images non existantes, permettant \u0026agrave; l\u0026rsquo;auditeur de fabriquer sa propre coh\u0026eacute;rence et de s\u0026rsquo;imaginer un film, comme on le fait lorsqu\u0026rsquo;on \u0026eacute;coute la t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision tout en faisant autre chose. On comprend qu\u0026rsquo;une telle \u0026oelig;uvre ne peut \u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;\u0026eacute;e que par quelqu\u0026rsquo;un qui a su concentrer son attention sur des activit\u0026eacute;s journali\u0026egrave;res qui, normalement, \u0026eacute;chappent \u0026agrave; notre perception. Et c\u0026#39;est pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment cette attention au quotidien et au non-artistique qui a finalement cr\u0026eacute;\u0026eacute; la coh\u0026eacute;rence de l\u0026#39;\u0026oelig;uvre de Bismuth.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eAujourd\u0026rsquo;hui, une belle s\u0026eacute;lection de ses \u0026oelig;uvres forme une magnifique exposition qui se tient au Centre Pompidou (jusqu\u0026rsquo;au 28 f\u0026eacute;vrier 2022) et qui rejoindra ensuite le mus\u0026eacute;e West Den Haag du 23 mars au 3 juillet 2022. Le titre de l\u0026rsquo;exposition \u0026laquo;\u0026nbsp;Tout le monde est artiste mais seul l\u0026rsquo;artiste le sait\u0026nbsp;\u0026raquo; provient d\u0026rsquo;un aphorisme que Bismuth a formul\u0026eacute; en 1992. Dans un \u0026laquo;\u0026nbsp;dialogue\u0026nbsp;\u0026raquo; avec Jean-Pierre Criqui, le commissaire de l\u0026rsquo;exposition, Bismuth explique que la fameuse phrase de Beuys \u0026laquo;\u0026nbsp;Jeder Mensch ist ein K\u0026uuml;nstler\u0026nbsp;\u0026raquo; serait \u0026laquo; une critique \u0026agrave; l\u0026rsquo;\u0026eacute;gard de Duchamp\u0026nbsp;: si toute chose produite par l\u0026rsquo;homme peut devenir de l\u0026rsquo;art, alors Duchamp aurait d\u0026ucirc; \u0026ecirc;tre amen\u0026eacute; \u0026agrave; d\u0026eacute;mystifier l\u0026rsquo;artiste, au lieu de lui laisser, comme il l\u0026rsquo;a fait, le privil\u0026egrave;ge et le b\u0026eacute;n\u0026eacute;fice de cette op\u0026eacute;ration \u0026ldquo;sp\u0026eacute;culative\u0026rdquo;. Duchamp serait en quelque sorte la figure du capitaliste par excellence, cr\u0026eacute;ant de la valeur sur le travail d\u0026rsquo;autrui.\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eEn naviguant sur internet, je vois que l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre de Bismuth est associ\u0026eacute;e aux termes \u0026laquo;\u0026nbsp;postmodernisme\u0026nbsp;\u0026raquo; et \u0026laquo;\u0026nbsp;appropriation\u0026nbsp;\u0026raquo;. Je ne peux pas lui demander ce qu\u0026rsquo;il pense de cette cat\u0026eacute;gorisation, parce que je refuse d\u0026rsquo;employer ces \u0026eacute;tiquettes, qui trahissent la grande originalit\u0026eacute;, l\u0026rsquo;esprit, l\u0026rsquo;humour, l\u0026rsquo;intelligence, la coh\u0026eacute;rence et la plasticit\u0026eacute; conceptuelle de cette \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMes premiers pas dans le monde de l\u0026rsquo;art s\u0026rsquo;appuyaient sur la conviction de l\u0026rsquo;artiste belge Panamarenko (avec qui j\u0026rsquo;ai soud\u0026eacute; le sous-marin en 1995), selon laquelle quelqu\u0026rsquo;un qui se fixe comme but de faire de l\u0026rsquo;Art fera toujours de l\u0026rsquo;art ancien, et rien de plus. Panamarenko avait \u0026eacute;t\u0026eacute; lib\u0026eacute;r\u0026eacute; par Joseph Beuys lui-m\u0026ecirc;me, quand ce dernier l\u0026rsquo;avait invit\u0026eacute; \u0026agrave; exposer un objet po\u0026eacute;tique ressemblant \u0026agrave; un avion dans le hall d\u0026rsquo;entr\u0026eacute;e de l\u0026rsquo;acad\u0026eacute;mie de D\u0026uuml;sseldorf en 1968. Pour Panamarenko, cette invitation impliquait qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait plus oblig\u0026eacute; de faire de l\u0026rsquo;art, mais qu\u0026rsquo;il pouvait se vouer enti\u0026egrave;rement \u0026agrave; sa passion pour la m\u0026eacute;canique. En m\u0026rsquo;entendant aujourd\u0026rsquo;hui situer son \u0026oelig;uvre dans ce contexte-l\u0026agrave;, tout comme je l\u0026rsquo;ai indubitablement fait en 1995, Bismuth r\u0026eacute;torque aussit\u0026ocirc;t que \u0026ccedil;a ne l\u0026rsquo;a jamais int\u0026eacute;ress\u0026eacute; de faire quelque chose de nouveau. Je crois qu\u0026rsquo;il le pense vraiment, car \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire du nouveau\u0026nbsp;\u0026raquo; imposerait les m\u0026ecirc;mes contraintes que \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire de l\u0026rsquo;art\u0026nbsp;\u0026raquo;, alors que toute son \u0026oelig;uvre t\u0026eacute;moigne d\u0026rsquo;une tactique d\u0026rsquo;\u0026eacute;vasion\u0026nbsp;: \u0026eacute;viter de devoir faire quelque chose d\u0026rsquo;artistique ou de nouveau en esp\u0026eacute;rant que cela d\u0026eacute;bouche sur une activit\u0026eacute; enrichissante et inattendue.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e(Si l\u0026rsquo;on compare cette d\u0026eacute;marche \u0026agrave; la toute premi\u0026egrave;re manifestation de nombreuses activit\u0026eacute;s dites artistiques, par contre, on doit avouer que ces activit\u0026eacute;s de d\u0026eacute;coration, de ritualisation ou de divertissement avaient probablement des origines aussi peu pratiques et tout aussi al\u0026eacute;atoires, drolatiques et empreintes de fain\u0026eacute;antise. Ce qui voudrait dire que l\u0026rsquo;on peut envisager l\u0026rsquo;activit\u0026eacute; de Bismuth non comme postmoderne, mais b\u0026ecirc;tement comme de l\u0026rsquo;art original, nouveau et surprenant malgr\u0026eacute; tout.)\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eJe suis re\u0026ccedil;u par Kosta, le fils de l\u0026rsquo;artiste. Il a neuf ans. Lorsque j\u0026rsquo;apprends qu\u0026rsquo;il parle le bulgare, je lui dis que je viens de finir un roman intitul\u0026eacute; \u003cem\u003eTomates bleues\u003c/em\u003e, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s le mot bulgare pour aubergines. Ne me croyant pas, il appelle ses grands-parents en Bulgarie, qui lui confirment qu\u0026rsquo;ils n\u0026rsquo;ont jamais entendu parler de \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo;.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth\u0026nbsp;: Kosta est fascin\u0026eacute; par la g\u0026eacute;ographie et l\u0026rsquo;histoire. Il m\u0026rsquo;a aid\u0026eacute; avec les drapeaux.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta (en s\u0026rsquo;\u0026eacute;loignant)\u0026nbsp;: Et avec les pays qui produisent du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, c\u0026rsquo;est vrai. Tu as vu ma broyeuse de chocolat\u0026nbsp;? Si on y broie des f\u0026egrave;ves de cacao pendant 48 heures, on obtient du chocolat. On peut les broyer pendant plus longtemps pour rendre le chocolat plus fin encore, mais il semble qu\u0026rsquo;on perde un peu en gout si l\u0026rsquo;on broie trop longtemps. J\u0026rsquo;ai ici des f\u0026egrave;ves de cacao du P\u0026eacute;rou, de Panama, d\u0026rsquo;Ouganda, de Tanzanie, d\u0026rsquo;Ha\u0026iuml;ti, du Congo. Tu veux gouter\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;id\u0026eacute;e derri\u0026egrave;re ton chocolat, me semble-t-il, c\u0026rsquo;est que depuis quelques ann\u0026eacute;es, les snobs pr\u0026eacute;f\u0026egrave;rent un chocolat tr\u0026egrave;s noir, sans sucre, qui est devenu immangeable. Ton \u0026laquo; chocolat au lait pour amateurs de chocolat noir\u0026nbsp;\u0026raquo;, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s la publicit\u0026eacute;, contient du lait parce que la pr\u0026eacute;sence du lait permet d\u0026rsquo;utiliser moins de sucre sans perdre le gout agr\u0026eacute;able. Il y a quatre chocolats diff\u0026eacute;rents, chacun avec son propre emballage. Le graphisme des emballages semble rappeler la g\u0026eacute;om\u0026eacute;trie abstraite ou \u0026eacute;voquer le travail de certains minimalistes. Le graphisme de tes drapeaux est tr\u0026egrave;s similaire. Quel en est le principe formel ?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Dans les deux cas (les emballages de chocolat et les drapeaux), il s\u0026rsquo;agit de combinaisons de deux drapeaux nationaux. Les drapeaux dans l\u0026rsquo;exposition au Centre Pompidou sont 16 mixages (sur 37 au total) du drapeau fran\u0026ccedil;ais et rwandais. Dans les emballages, je combine le drapeau du pays d\u0026rsquo;origine du cacao avec le drapeau belge, parce que le chocolat est fabriqu\u0026eacute; \u0026agrave; Li\u0026egrave;ge. Les drapeaux sont automatiquement combin\u0026eacute;s par l\u0026rsquo;algorithme de Photoshop, qui a d\u0026eacute;j\u0026agrave; un syst\u0026egrave;me de filtre pr\u0026eacute;d\u0026eacute;termin\u0026eacute;. Apr\u0026egrave;s cela, il m\u0026rsquo;arrive de corriger un peu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;expo actuelle, tu as fait une composition murale avec des chocolats. Quelle r\u0026egrave;gle as-tu utilis\u0026eacute;e pour la composition\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Les emballages identiques constituent des rectangles qui s\u0026rsquo;embo\u0026icirc;tent, comme un Frank Stella. Ce sont juste des emballages. Il n\u0026rsquo;y a pas de chocolat dedans. Les vraies tablettes sont donn\u0026eacute;es \u0026agrave; c\u0026ocirc;t\u0026eacute;, dans un petit distributeur.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Le choix des pays ne me semble pas al\u0026eacute;atoire. Ce n\u0026rsquo;est quand m\u0026ecirc;me pas un hasard que tu aies combin\u0026eacute; le drapeau belge avec celui du Congo et le drapeau fran\u0026ccedil;ais avec celui du Rwanda\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth: \u0026Agrave; l\u0026rsquo;origine du chocolat, il n\u0026rsquo; y avait aucune intention d\u0026rsquo;ordre politique dans le choix des f\u0026egrave;ves. Je recherchais juste le gout. En revanche pour la s\u0026eacute;rie des drapeaux cela est depuis le d\u0026eacute;but li\u0026eacute;e \u0026agrave; la crise migratoire et donc au caract\u0026egrave;re probl\u0026eacute;matique d\u0026rsquo;un rapprochement forc\u0026eacute; de deux embl\u0026egrave;mes nationaux. Au moment de commencer la s\u0026eacute;rie pour Pompidou, il \u0026eacute;tait alors de nouveau question de la responsabilit\u0026eacute; fran\u0026ccedil;aise dans le g\u0026eacute;nocide au Rwanda. C\u0026rsquo;est ce qui a donc fix\u0026eacute; le choix des deux pays. Apr\u0026egrave;s cela, le principe graphique du chocolat s\u0026rsquo;est finalement call\u0026eacute; sur celui des drapeaux et cela a fait ressortir l\u0026rsquo;aspect colonial de toute l\u0026rsquo;industrie du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je vois cela comme une bonne raison de combiner ces drapeaux-l\u0026agrave; au lieu d\u0026rsquo;autres, sans qu\u0026rsquo;il faille interpr\u0026eacute;ter cela comme un discours postcolonial. De m\u0026ecirc;me, ta d\u0026eacute;cision de cr\u0026eacute;er du chocolat ne semble pas \u0026ecirc;tre une critique de notre soci\u0026eacute;t\u0026eacute; de consommation, mais le simple fruit d\u0026rsquo;une possibilit\u0026eacute; technique ou commerciale. N\u0026eacute;anmoins je me demande ce que tu en penses. Comment ton travail avec le chocolat se positionne-t-il par rapport aux lunettes solaires produites et mises en vente par Alex Israel (Freeway Eyewear, depuis 2010)\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il vend des lunettes de soleil\u0026nbsp;? Je ne savais pas. Et c\u0026rsquo;est cher\u0026nbsp;? il semble jouer sur le caract\u0026egrave;re sp\u0026eacute;culatif et sur le principe de la plus-value artistique appliqu\u0026eacute; \u0026agrave; de simples lunettes de soleil. Mon travail est, je crois, tr\u0026egrave;s diff\u0026eacute;rent. Au d\u0026eacute;part, j\u0026rsquo;utilise mon int\u0026eacute;r\u0026ecirc;t et mon gout pour la cuisine pour \u0026laquo;\u0026nbsp;cr\u0026eacute;er\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose qui n\u0026rsquo;existe pas\u0026nbsp;: du bon chocolat au lait, pas trop sucr\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout. Ensuite, il y a s\u0026ucirc;rement une interpr\u0026eacute;tation critique qui vient se greffer l\u0026agrave;-dessus, \u0026agrave; savoir que les artistes et les spectateurs ne sont peut-\u0026ecirc;tre rien de plus que des producteurs et des consommateurs de biens de consommation culturelle.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Ce que je voulais dire, sans vouloir utiliser les termes appropri\u0026eacute;s, c\u0026rsquo;est que le march\u0026eacute; de l\u0026rsquo;art a permis un mode de surproduction par certains artistes comme Jeff Koons, Paul McCarthy, Damien Hirst, Tony Cragg et m\u0026ecirc;me Ai Wei Wei. Ils vendent des petites figurines bas\u0026eacute;es sur leurs \u0026oelig;uvres, qui ne sont pas loin des lunettes solaires ou des voitures de sport sign\u0026eacute;es par des artistes ou encore des produits de maquillage ou d\u0026rsquo;alimentation ou carr\u0026eacute;ment des livres et des programmes de t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision produits par des c\u0026eacute;l\u0026eacute;brit\u0026eacute;s, comme Johnny Cash (t\u0026eacute;l\u0026eacute;), Paul Newman (sauce barbecue), Alex Israel (t\u0026eacute;l\u0026eacute;, lunettes solaires, marque de jeans), Miranda Kerr (produits de beaut\u0026eacute; biologiques), Kendall Jenner (tequila), Kim Kardashian (shape wear), Jeffrey Starr (maquillage) et Jordan B. Peterson (livres, d\u0026eacute;bats et conversations sur YouTube).\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth : C\u0026rsquo;est possible. Il y a aussi Cory Arcangel qui a con\u0026ccedil;u une gamme de \u003cem\u003esurfwear \u003c/em\u003e: des draps de lit, des taies d\u0026#39;oreiller et des T-shirts pour passer du temps au lit en surfant sur le net. Sans pouvoir m\u0026rsquo;expliquer, je ne me sens pas proche de ces d\u0026eacute;marches. Mon chocolat n\u0026rsquo;est pas ironique, sarcastique ou d\u0026eacute;senchant\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout le contraire, je le con\u0026ccedil;ois comme la possibilit\u0026eacute; de faire quelque chose, le degr\u0026eacute; z\u0026eacute;ro de la cr\u0026eacute;ation antistatique. C\u0026rsquo;est au fond ce qu\u0026rsquo;un artiste devrait faire avec son travail. Juste cr\u0026eacute;er quelque chose qui lui manque et qui lui semble utile.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu m\u0026rsquo;as dit que le consum\u0026eacute;risme ne t\u0026rsquo;int\u0026eacute;resse pas comme probl\u0026egrave;me politique, ni comme sujet ou th\u0026egrave;me d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non, effectivement, et tous ces artistes dont tu me parles me semblent \u0026ecirc;tre coinc\u0026eacute;s et fondamentalement d\u0026eacute;s\u0026oelig;uvr\u0026eacute;s. Ils ne savent pas quoi faire. Alors, ils miment la production industrielle de mani\u0026egrave;re ironique. Moi, j\u0026rsquo;essaie juste d\u0026rsquo;int\u0026eacute;grer mes activit\u0026eacute;s parall\u0026egrave;les dans le champ de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- En tant que jeune artiste, tu avais remarqu\u0026eacute; que chaque fois que tu voulais faire de l\u0026rsquo;art, tu bloquais. Mais tu avais aussi remarqu\u0026eacute; que les activit\u0026eacute;s que tu d\u0026eacute;ployais pendant le reste du temps se d\u0026eacute;roulaient plus librement.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui. Et plus spontan\u0026eacute;ment et de mani\u0026egrave;re plus cr\u0026eacute;ative. Et si ce que dit Beuys est vrai, c\u0026rsquo;est-\u0026agrave;-dire que je suis fondamentalement un artiste comme chaque \u0026ecirc;tre humain, alors tout ce que je fais est de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je me rappelle d\u0026rsquo;un film que tu avais fait en demandant \u0026agrave; quelques personnes de choisir un poste de radio (Programmes #1, 1992). Il me semblait que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait le bruit entre les postes qui t\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non. Ce qui m\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait, c\u0026rsquo;est que ces personnes \u0026eacute;taient en train de chercher dans quel \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit elles se trouvaient. Que comprendre de quoi on a envie n\u0026rsquo;est pas une chose qui se donne si facilement. Ces personnes \u0026eacute;taient comme vides, pour ainsi dire, mais un certain poste allait les remplir. Ce qu\u0026rsquo;elles allaient \u0026eacute;couter n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas d\u0026eacute;termin\u0026eacute; ou connu d\u0026rsquo;avance. L\u0026rsquo;\u0026eacute;v\u0026eacute;nement \u0026ndash; le poste de radio, la musique \u0026ndash; \u0026eacute;tait ce qui allait d\u0026eacute;terminer leur \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit, pas l\u0026rsquo;inverse.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tout comme un artiste peut agir sans pr\u0026eacute;m\u0026eacute;ditation\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Nous sommes en r\u0026eacute;alit\u0026eacute; plus souvent dans un besoin d\u0026rsquo;absorbation que dans un besoin d\u0026rsquo;expression. Le probl\u0026egrave;me pour un artiste, c\u0026rsquo;est qu\u0026rsquo;on lui demande pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment toujours d\u0026rsquo;exprimer quelque chose, comme si c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;artiste de savoir s\u0026rsquo;exprimer. Mais c\u0026rsquo;est faux\u0026nbsp;! Tout le monde est toujours sous la pression de devoir s\u0026rsquo;exprimer et de devoir se justifier.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; Il est exig\u0026eacute; \u0026agrave; chaque instant et de tout un chacun de s\u0026rsquo;exprimer sur ceci ou cela, d\u0026rsquo;avoir des sentiments, des opinions, des id\u0026eacute;es sur tout, sur soi, sur le monde\u0026hellip; Il faut continuellement s\u0026rsquo;analyser soi-m\u0026ecirc;me pour se comprendre profond\u0026eacute;ment et \u0026ecirc;tre en harmonie avec soi et le monde\u0026hellip; Quel travail\u0026nbsp;! Quelle fatigue\u0026nbsp;! Et si le privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;art \u0026eacute;tait justement de pouvoir suspendre ce moment de l\u0026rsquo;expression\u0026nbsp;? Ne pas avoir \u0026agrave; s\u0026rsquo;exprimer\u0026hellip; D\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre simplement en \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;absorbation et de communion par le biais d\u0026rsquo;activit\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; La responsabilit\u0026eacute; d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre artiste \u0026laquo;\u0026nbsp;professionnel\u0026nbsp;\u0026raquo; emp\u0026ecirc;che pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;atif. On est paralys\u0026eacute; par l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e qu\u0026rsquo;il va falloir montrer cela et en parler, qu\u0026rsquo;il va falloir justifier la chose. Le chocolat, par contre, provient du fait que j\u0026rsquo;aime bien cuisiner. C\u0026rsquo;est une activit\u0026eacute; parall\u0026egrave;le, libre, qui me permet d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre actif sans avoir \u0026agrave; cr\u0026eacute;er du sens et du discours.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; De temps en temps, j\u0026rsquo;int\u0026egrave;gre le fruit d\u0026rsquo;une de ces activit\u0026eacute;s non artistiques dans le champ de l\u0026rsquo;art. \u0026Ccedil;a marche parce qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;y a plus de pression. Je me permets d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre na\u0026iuml;f, de ne pas m\u0026rsquo;inqui\u0026eacute;ter de savoir si ce que je fais va devenir une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art. Si tu n\u0026rsquo;as pas cette libert\u0026eacute;, tu changes toujours ton objet de cr\u0026eacute;ation par rapport aux attentes du domaine de l\u0026rsquo;art. Il y a de l\u0026rsquo;autocensure.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;exposition se trouve une voiture SAAB avec une plaque num\u0026eacute;rique portant l\u0026rsquo;inscription \u0026laquo;\u0026nbsp;Herman\u0026nbsp;\u0026raquo; et des si\u0026egrave;ges rev\u0026ecirc;tus d\u0026rsquo;un cuir imprim\u0026eacute; avec des noms d\u0026rsquo;artistes. Comment cette pi\u0026egrave;ce a-t-elle vu le jour\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: D\u0026rsquo;abord, j\u0026rsquo;avais besoin d\u0026rsquo;une pr\u0026eacute;sence monumentale dans la salle d\u0026rsquo;exposition pour contrebalancer l\u0026rsquo;installation o\u0026ugrave; est projet\u0026eacute;e ma version du film \u003cem\u003eJungle Book\u003c/em\u003e.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Une version qui est issue de la possibilit\u0026eacute; de remonter des bandes de son. Chaque animal parle une autre langue. La panth\u0026egrave;re noire parle l\u0026rsquo;arabe, Baloo, l\u0026rsquo;h\u0026eacute;breu, Mowgli, l\u0026rsquo;espagnol et le vautour, le n\u0026eacute;erlandais.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je me suis alors demand\u0026eacute; quels grands objets j\u0026rsquo;avais \u0026agrave; ma disposition et j\u0026rsquo;ai pens\u0026eacute; \u0026agrave; ma voiture, que le collectionneur Herman Daled m\u0026rsquo;avait donn\u0026eacute;e en \u0026eacute;change d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre. Elle avait d\u0026eacute;j\u0026agrave; beaucoup servi et elle \u0026eacute;tait d\u0026eacute;j\u0026agrave; assez fatigu\u0026eacute;e. Je me disais que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait dommage de jeter une voiture qui avait vu passer autant de gens et que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait une bonne occasion de la faire r\u0026eacute;parer et nettoyer.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment as-tu choisi les noms d\u0026rsquo;artistes int\u0026eacute;gr\u0026eacute;s dans le rev\u0026ecirc;tement des si\u0026egrave;ges\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Ce sont tous les artistes de sa collection. J\u0026rsquo;aimais bien l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de cet objet qui permet de faire circuler leur nom, tout en posant son cul dessus.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu viens de mentionner la responsabilit\u0026eacute; de l\u0026rsquo;artiste qui consiste \u0026agrave; devoir parler de son travail. Penses-tu vraiment que les artistes soient oblig\u0026eacute;s aujourd\u0026rsquo;hui de parler de leur art\u0026nbsp;? Qui pourrait les obliger\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je crois qu\u0026rsquo;aujourd\u0026rsquo;hui, les artistes doivent malheureusement justifier leur travail. Tout les y oblige. Mais encore une fois, ce n\u0026rsquo;est m\u0026ecirc;me pas un devoir de l\u0026rsquo;artiste, c\u0026rsquo;est le monde entier qui doit se justifier continuellement. En plus, en ce moment, les justifications doivent \u0026ecirc;tre d\u0026rsquo;ordre social et politique. Personnellement, cela me met toujours mal \u0026agrave; l\u0026rsquo;aise d\u0026rsquo;entendre un artiste expliquer la pr\u0026eacute;tendue signification de son \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; En tant que jeune artiste, j\u0026rsquo;ai voulu croire Duchamp, qui disait que tout est potentiellement de l\u0026rsquo;art. Mais je me suis tr\u0026egrave;s vite rendu compte qu\u0026rsquo;il fallait quand m\u0026ecirc;me se justifier. Ainsi, lorsque j\u0026rsquo;ai montr\u0026eacute; pour la premi\u0026egrave;re fois le film \u003cem\u003eBeyond\u003c/em\u003e (1994), pour lequel j\u0026rsquo;avais invit\u0026eacute; des gens \u0026agrave; choisir des synonymes sur un ordinateur (le film montre l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran de l\u0026rsquo;ordinateur avec les mots qui apparaissent), le commissaire de l\u0026rsquo;exposition n\u0026rsquo;a pas compris la pi\u0026egrave;ce et a voulu savoir comment elle s\u0026rsquo;int\u0026eacute;grait dans l\u0026rsquo;histoire de l\u0026rsquo;art. Apparemment, faire entrer n\u0026rsquo;importe quel objet dans le champ de l\u0026rsquo;art, m\u0026ecirc;me apr\u0026egrave;s Duchamp, n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas aussi facile que cela.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Parlons de tes sculptures vomissure-spaghetti \u0026agrave; l\u0026rsquo;aspect f\u0026eacute;cal intitul\u0026eacute;es \u0026laquo;\u0026nbsp;Fried Chicken Flavoured Polyethylene\u0026nbsp;\u0026raquo; (2015). \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: J\u0026rsquo;ai voulu cr\u0026eacute;er un mat\u0026eacute;riau qui ne sert \u0026agrave; rien, une sorte de monstre, une aberration industrielle, bas\u0026eacute;e sur la possibilit\u0026eacute; de r\u0026eacute;unir deux produits industriels, juste parce que c\u0026rsquo;est possible.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;expo contient plusieurs \u0026oelig;uvres pour lesquelles tu as suivi la main droite ou gauche d\u0026rsquo;une actrice, d\u0026rsquo;un artiste, de Sigmund Freud ou de Jacques Lacan. Tu prends des extraits de film et tu suis le mouvement de leur main. En r\u0026eacute;sultent des dessins noirs sur une vitre, laquelle est ensuite plac\u0026eacute;e devant l\u0026rsquo;agrandissement d\u0026rsquo;une image du film. Ou, dans le cas de Freud et de Lacan, on voit des films qui cr\u0026eacute;ent des dessins blancs qui semblent se figer \u0026agrave; l\u0026rsquo;int\u0026eacute;rieur de l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Exact.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment tu fais les dessins\u0026nbsp;? \u0026Agrave; la main\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Avec Lacan, c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un ordinateur qui suivait un pixel dans sa main. Les autres sont faits \u0026agrave; la main.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment a surgi l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo;\u0026nbsp;(2013) : un ensemble de r\u0026eacute;cipients en verre remplis de liquides color\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Le titre est emprunt\u0026eacute; aux a\u0026eacute;roports. En lisant la pancarte qui disait de vider les \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo; avant de passer la s\u0026eacute;curit\u0026eacute;, cette injonction m\u0026rsquo;a sembl\u0026eacute; tellement li\u0026eacute;e \u0026agrave; notre existence imm\u0026eacute;diate que dans 5 ou 10 ans, peut-\u0026ecirc;tre, cette phrase ne voudra plus rien dire. Je l\u0026rsquo;ai not\u0026eacute;e dans un carnet, car je croyais que \u0026ccedil;a pouvait faire un beau titre. Plus tard, en imaginant une \u0026oelig;uvre qui irait bien avec ce titre, j\u0026rsquo;ai eu simplement l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de remplir des vases avec des liquides et des gels de diff\u0026eacute;rentes couleurs dans des quantit\u0026eacute;s prohib\u0026eacute;es en 2021.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- J\u0026rsquo;ai regard\u0026eacute; ton film \u0026laquo;\u0026nbsp;Where is Rocky II\u0026nbsp;?\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Qu\u0026rsquo;en penses-tu\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans le film, tu demandes \u0026agrave; un d\u0026eacute;tective de chercher un faux rocher qu\u0026rsquo;Ed Ruscha aurait fait construire pour cacher quelque chose dans le d\u0026eacute;sert. Je suppose qu\u0026rsquo;en r\u0026eacute;alit\u0026eacute;, il a vraiment fait construire un tel faux rocher pour cacher quelque chose et que ton film est parti de ce fait. Le film contient des images d\u0026rsquo;un documentaire anglais datant des ann\u0026eacute;es septante, dans lequel on voit Ruscha d\u0026eacute;placer un faux rocher dans le d\u0026eacute;sert. J\u0026rsquo;imagine qu\u0026rsquo;il a fait cela parce que les r\u0026eacute;alisateurs du documentaire lui avaient demand\u0026eacute; de \u0026laquo;\u0026nbsp;faire\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose comme ils ont l\u0026rsquo;habitude d\u0026rsquo;exiger de la part des artistes, ignorant que ceux-ci ne cr\u0026eacute;ent pas de l\u0026rsquo;art sur commande. Par exemple, il y a un documentaire sur Panamarenko o\u0026ugrave; on le voit couper une caisse de transport en deux avec une tron\u0026ccedil;onneuse. Ai-je raison\u0026nbsp;? Ruscha a-t-il vraiment fait construire un faux rocher pour cacher quelque chose\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, lors de la construction de sa maison dans le d\u0026eacute;sert, pour cacher les outils de peur qu\u0026rsquo;ils ne soient vol\u0026eacute;s.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Alors je trouve qu\u0026rsquo;il faudrait compl\u0026eacute;ter le film avec un \u0026eacute;pilogue dans lequel un juge d\u0026rsquo;instruction interrogerait l\u0026rsquo;artiste Bismuth sur l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e sous-jacente et pass\u0026eacute;e sous silence du film, \u0026agrave; savoir que si Ruscha a vraiment fait construire un faux rocher pour une raison non artistique, dans l\u0026rsquo;univers bismuthien, cette pi\u0026egrave;ce pourrait faire partie de son \u0026oelig;uvre artistique. \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il me semble, en effet, que ce soit plut\u0026ocirc;t mon \u0026oelig;uvre au final. Je n\u0026rsquo;ai jamais rencontr\u0026eacute; Ruscha durant le film, mais une fois le film termin\u0026eacute;, il me semble avoir eu le d\u0026eacute;sir de lui emprunter le rocher pour le mettre dans une de mes expos. Je ne me rappelle plus s\u0026rsquo;il a r\u0026eacute;pondu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta\u0026nbsp;: Excusez-moi de vous d\u0026eacute;ranger, mais j\u0026rsquo;aimerais dire quelque chose \u0026agrave; Hans. Ce n\u0026rsquo;est pas parce que \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo; n\u0026rsquo;existe pas en bulgare que ce n\u0026rsquo;est pas un bon titre pour un roman. Je trouve que c\u0026rsquo;est un tr\u0026egrave;s bon titre. J\u0026rsquo;ai aussi tr\u0026egrave;s faim. Est-ce qu\u0026rsquo;on pourrait manger\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMontagne de Miel, 30 novembre 2021\u003c/p\u003e\r\n"},{"locale":"ru","short_description":"","description":""},{"locale":"de","short_description":"","description":"\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e______________\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eHans Theys\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eEn faisant autre chose\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre avec Pierre Bismuth\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eIntroduction\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth est n\u0026eacute; en France en 1963 et vit \u0026agrave; Bruxelles depuis 30 ans. Au d\u0026eacute;but des ann\u0026eacute;es 1990, nous nous rencontrions tous les mardis dans un sauna pour faire un brin de conversation. Ainsi, j\u0026rsquo;ai \u0026eacute;t\u0026eacute; t\u0026eacute;moin de la naissance de quelques-unes de ses pi\u0026egrave;ces sans comprendre comment elles pouvaient s\u0026rsquo;inscrire dans le contexte rassurant d\u0026rsquo;un ensemble coh\u0026eacute;rent appel\u0026eacute; \u0026laquo;\u0026nbsp;\u0026oelig;uvre\u0026nbsp;\u0026raquo;. Une de ses pi\u0026egrave;ces, \u003cem\u003eBlue Monk in Progress\u003c/em\u003e (1995), consiste en un piano \u0026agrave; queue automatis\u0026eacute;, capable d\u0026rsquo;enregistrer le jeu du pianiste. Sur ce piano, Bismuth avait essay\u0026eacute; de retrouver de m\u0026eacute;moire le morceau \u003cem\u003eBlue Monk \u003c/em\u003ede Thelonious Monk, avec toutes les interruptions et reprises qui vont de pair avec une telle tentative. Le r\u0026eacute;sultat \u0026eacute;tait qu\u0026rsquo;on avait l\u0026rsquo;impression que le piano lui-m\u0026ecirc;me essayait de donner forme \u0026agrave; la musique. J\u0026rsquo;ai toujours ador\u0026eacute; cette pi\u0026egrave;ce. Je l\u0026rsquo;ai vue au CCC de Tours, en 1995. Dans un texte datant de cette \u0026eacute;poque, j\u0026rsquo;avais \u0026eacute;crit : \u0026laquo;\u0026nbsp;Par moments, on voit deux touches du piano qui restent enfonc\u0026eacute;es un court instant, Bismuth \u0026eacute;tant en train de r\u0026eacute;fl\u0026eacute;chir \u0026agrave; la suite du morceau \u0026agrave; jouer. La partition est un r\u0026eacute;cit enti\u0026egrave;rement retranscrit de ces errements. Le r\u0026eacute;sultat est une variation timide et h\u0026eacute;sitante d\u0026rsquo;un \u003cem\u003estandard\u003c/em\u003e, qui nous parle de la m\u0026eacute;moire, mais aussi de la gen\u0026egrave;se d\u0026rsquo;une image, surtout parce que nous avons l\u0026#39;impression que c\u0026#39;est le piano qui joue\u0026nbsp;\u0026raquo;. La pi\u0026egrave;ce m\u0026rsquo;impressionnait, mais son rapport avec les autres pi\u0026egrave;ces m\u0026rsquo;\u0026eacute;chappait.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePour une autre de ses \u0026oelig;uvres, \u003cem\u003eBlind Film\u003c/em\u003e (1996), j\u0026rsquo;ai collabor\u0026eacute; comme acteur. Ayant constat\u0026eacute; que, souvent, par manque de coh\u0026eacute;rence, la bande sonore d\u0026rsquo;un film n\u0026rsquo;a aucun sens si l\u0026rsquo;on ne regarde pas les images, Bismuth a voulu cr\u0026eacute;er une bande sonore pour des images non existantes, permettant \u0026agrave; l\u0026rsquo;auditeur de fabriquer sa propre coh\u0026eacute;rence et de s\u0026rsquo;imaginer un film, comme on le fait lorsqu\u0026rsquo;on \u0026eacute;coute la t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision tout en faisant autre chose. On comprend qu\u0026rsquo;une telle \u0026oelig;uvre ne peut \u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;\u0026eacute;e que par quelqu\u0026rsquo;un qui a su concentrer son attention sur des activit\u0026eacute;s journali\u0026egrave;res qui, normalement, \u0026eacute;chappent \u0026agrave; notre perception. Et c\u0026#39;est pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment cette attention au quotidien et au non-artistique qui a finalement cr\u0026eacute;\u0026eacute; la coh\u0026eacute;rence de l\u0026#39;\u0026oelig;uvre de Bismuth.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eAujourd\u0026rsquo;hui, une belle s\u0026eacute;lection de ses \u0026oelig;uvres forme une magnifique exposition qui se tient au Centre Pompidou (jusqu\u0026rsquo;au 28 f\u0026eacute;vrier 2022) et qui rejoindra ensuite le mus\u0026eacute;e West Den Haag du 23 mars au 3 juillet 2022. Le titre de l\u0026rsquo;exposition \u0026laquo;\u0026nbsp;Tout le monde est artiste mais seul l\u0026rsquo;artiste le sait\u0026nbsp;\u0026raquo; provient d\u0026rsquo;un aphorisme que Bismuth a formul\u0026eacute; en 1992. Dans un \u0026laquo;\u0026nbsp;dialogue\u0026nbsp;\u0026raquo; avec Jean-Pierre Criqui, le commissaire de l\u0026rsquo;exposition, Bismuth explique que la fameuse phrase de Beuys \u0026laquo;\u0026nbsp;Jeder Mensch ist ein K\u0026uuml;nstler\u0026nbsp;\u0026raquo; serait \u0026laquo; une critique \u0026agrave; l\u0026rsquo;\u0026eacute;gard de Duchamp\u0026nbsp;: si toute chose produite par l\u0026rsquo;homme peut devenir de l\u0026rsquo;art, alors Duchamp aurait d\u0026ucirc; \u0026ecirc;tre amen\u0026eacute; \u0026agrave; d\u0026eacute;mystifier l\u0026rsquo;artiste, au lieu de lui laisser, comme il l\u0026rsquo;a fait, le privil\u0026egrave;ge et le b\u0026eacute;n\u0026eacute;fice de cette op\u0026eacute;ration \u0026ldquo;sp\u0026eacute;culative\u0026rdquo;. Duchamp serait en quelque sorte la figure du capitaliste par excellence, cr\u0026eacute;ant de la valeur sur le travail d\u0026rsquo;autrui.\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eEn naviguant sur internet, je vois que l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre de Bismuth est associ\u0026eacute;e aux termes \u0026laquo;\u0026nbsp;postmodernisme\u0026nbsp;\u0026raquo; et \u0026laquo;\u0026nbsp;appropriation\u0026nbsp;\u0026raquo;. Je ne peux pas lui demander ce qu\u0026rsquo;il pense de cette cat\u0026eacute;gorisation, parce que je refuse d\u0026rsquo;employer ces \u0026eacute;tiquettes, qui trahissent la grande originalit\u0026eacute;, l\u0026rsquo;esprit, l\u0026rsquo;humour, l\u0026rsquo;intelligence, la coh\u0026eacute;rence et la plasticit\u0026eacute; conceptuelle de cette \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMes premiers pas dans le monde de l\u0026rsquo;art s\u0026rsquo;appuyaient sur la conviction de l\u0026rsquo;artiste belge Panamarenko (avec qui j\u0026rsquo;ai soud\u0026eacute; le sous-marin en 1995), selon laquelle quelqu\u0026rsquo;un qui se fixe comme but de faire de l\u0026rsquo;Art fera toujours de l\u0026rsquo;art ancien, et rien de plus. Panamarenko avait \u0026eacute;t\u0026eacute; lib\u0026eacute;r\u0026eacute; par Joseph Beuys lui-m\u0026ecirc;me, quand ce dernier l\u0026rsquo;avait invit\u0026eacute; \u0026agrave; exposer un objet po\u0026eacute;tique ressemblant \u0026agrave; un avion dans le hall d\u0026rsquo;entr\u0026eacute;e de l\u0026rsquo;acad\u0026eacute;mie de D\u0026uuml;sseldorf en 1968. Pour Panamarenko, cette invitation impliquait qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait plus oblig\u0026eacute; de faire de l\u0026rsquo;art, mais qu\u0026rsquo;il pouvait se vouer enti\u0026egrave;rement \u0026agrave; sa passion pour la m\u0026eacute;canique. En m\u0026rsquo;entendant aujourd\u0026rsquo;hui situer son \u0026oelig;uvre dans ce contexte-l\u0026agrave;, tout comme je l\u0026rsquo;ai indubitablement fait en 1995, Bismuth r\u0026eacute;torque aussit\u0026ocirc;t que \u0026ccedil;a ne l\u0026rsquo;a jamais int\u0026eacute;ress\u0026eacute; de faire quelque chose de nouveau. Je crois qu\u0026rsquo;il le pense vraiment, car \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire du nouveau\u0026nbsp;\u0026raquo; imposerait les m\u0026ecirc;mes contraintes que \u0026laquo;\u0026nbsp;vouloir faire de l\u0026rsquo;art\u0026nbsp;\u0026raquo;, alors que toute son \u0026oelig;uvre t\u0026eacute;moigne d\u0026rsquo;une tactique d\u0026rsquo;\u0026eacute;vasion\u0026nbsp;: \u0026eacute;viter de devoir faire quelque chose d\u0026rsquo;artistique ou de nouveau en esp\u0026eacute;rant que cela d\u0026eacute;bouche sur une activit\u0026eacute; enrichissante et inattendue.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e(Si l\u0026rsquo;on compare cette d\u0026eacute;marche \u0026agrave; la toute premi\u0026egrave;re manifestation de nombreuses activit\u0026eacute;s dites artistiques, par contre, on doit avouer que ces activit\u0026eacute;s de d\u0026eacute;coration, de ritualisation ou de divertissement avaient probablement des origines aussi peu pratiques et tout aussi al\u0026eacute;atoires, drolatiques et empreintes de fain\u0026eacute;antise. Ce qui voudrait dire que l\u0026rsquo;on peut envisager l\u0026rsquo;activit\u0026eacute; de Bismuth non comme postmoderne, mais b\u0026ecirc;tement comme de l\u0026rsquo;art original, nouveau et surprenant malgr\u0026eacute; tout.)\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cstrong\u003eRencontre\u003c/strong\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eJe suis re\u0026ccedil;u par Kosta, le fils de l\u0026rsquo;artiste. Il a neuf ans. Lorsque j\u0026rsquo;apprends qu\u0026rsquo;il parle le bulgare, je lui dis que je viens de finir un roman intitul\u0026eacute; \u003cem\u003eTomates bleues\u003c/em\u003e, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s le mot bulgare pour aubergines. Ne me croyant pas, il appelle ses grands-parents en Bulgarie, qui lui confirment qu\u0026rsquo;ils n\u0026rsquo;ont jamais entendu parler de \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo;.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003ePierre Bismuth\u0026nbsp;: Kosta est fascin\u0026eacute; par la g\u0026eacute;ographie et l\u0026rsquo;histoire. Il m\u0026rsquo;a aid\u0026eacute; avec les drapeaux.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta (en s\u0026rsquo;\u0026eacute;loignant)\u0026nbsp;: Et avec les pays qui produisent du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, c\u0026rsquo;est vrai. Tu as vu ma broyeuse de chocolat\u0026nbsp;? Si on y broie des f\u0026egrave;ves de cacao pendant 48 heures, on obtient du chocolat. On peut les broyer pendant plus longtemps pour rendre le chocolat plus fin encore, mais il semble qu\u0026rsquo;on perde un peu en gout si l\u0026rsquo;on broie trop longtemps. J\u0026rsquo;ai ici des f\u0026egrave;ves de cacao du P\u0026eacute;rou, de Panama, d\u0026rsquo;Ouganda, de Tanzanie, d\u0026rsquo;Ha\u0026iuml;ti, du Congo. Tu veux gouter\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;id\u0026eacute;e derri\u0026egrave;re ton chocolat, me semble-t-il, c\u0026rsquo;est que depuis quelques ann\u0026eacute;es, les snobs pr\u0026eacute;f\u0026egrave;rent un chocolat tr\u0026egrave;s noir, sans sucre, qui est devenu immangeable. Ton \u0026laquo; chocolat au lait pour amateurs de chocolat noir\u0026nbsp;\u0026raquo;, d\u0026rsquo;apr\u0026egrave;s la publicit\u0026eacute;, contient du lait parce que la pr\u0026eacute;sence du lait permet d\u0026rsquo;utiliser moins de sucre sans perdre le gout agr\u0026eacute;able. Il y a quatre chocolats diff\u0026eacute;rents, chacun avec son propre emballage. Le graphisme des emballages semble rappeler la g\u0026eacute;om\u0026eacute;trie abstraite ou \u0026eacute;voquer le travail de certains minimalistes. Le graphisme de tes drapeaux est tr\u0026egrave;s similaire. Quel en est le principe formel ?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Dans les deux cas (les emballages de chocolat et les drapeaux), il s\u0026rsquo;agit de combinaisons de deux drapeaux nationaux. Les drapeaux dans l\u0026rsquo;exposition au Centre Pompidou sont 16 mixages (sur 37 au total) du drapeau fran\u0026ccedil;ais et rwandais. Dans les emballages, je combine le drapeau du pays d\u0026rsquo;origine du cacao avec le drapeau belge, parce que le chocolat est fabriqu\u0026eacute; \u0026agrave; Li\u0026egrave;ge. Les drapeaux sont automatiquement combin\u0026eacute;s par l\u0026rsquo;algorithme de Photoshop, qui a d\u0026eacute;j\u0026agrave; un syst\u0026egrave;me de filtre pr\u0026eacute;d\u0026eacute;termin\u0026eacute;. Apr\u0026egrave;s cela, il m\u0026rsquo;arrive de corriger un peu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;expo actuelle, tu as fait une composition murale avec des chocolats. Quelle r\u0026egrave;gle as-tu utilis\u0026eacute;e pour la composition\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Les emballages identiques constituent des rectangles qui s\u0026rsquo;embo\u0026icirc;tent, comme un Frank Stella. Ce sont juste des emballages. Il n\u0026rsquo;y a pas de chocolat dedans. Les vraies tablettes sont donn\u0026eacute;es \u0026agrave; c\u0026ocirc;t\u0026eacute;, dans un petit distributeur.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Le choix des pays ne me semble pas al\u0026eacute;atoire. Ce n\u0026rsquo;est quand m\u0026ecirc;me pas un hasard que tu aies combin\u0026eacute; le drapeau belge avec celui du Congo et le drapeau fran\u0026ccedil;ais avec celui du Rwanda\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth: \u0026Agrave; l\u0026rsquo;origine du chocolat, il n\u0026rsquo; y avait aucune intention d\u0026rsquo;ordre politique dans le choix des f\u0026egrave;ves. Je recherchais juste le gout. En revanche pour la s\u0026eacute;rie des drapeaux cela est depuis le d\u0026eacute;but li\u0026eacute;e \u0026agrave; la crise migratoire et donc au caract\u0026egrave;re probl\u0026eacute;matique d\u0026rsquo;un rapprochement forc\u0026eacute; de deux embl\u0026egrave;mes nationaux. Au moment de commencer la s\u0026eacute;rie pour Pompidou, il \u0026eacute;tait alors de nouveau question de la responsabilit\u0026eacute; fran\u0026ccedil;aise dans le g\u0026eacute;nocide au Rwanda. C\u0026rsquo;est ce qui a donc fix\u0026eacute; le choix des deux pays. Apr\u0026egrave;s cela, le principe graphique du chocolat s\u0026rsquo;est finalement call\u0026eacute; sur celui des drapeaux et cela a fait ressortir l\u0026rsquo;aspect colonial de toute l\u0026rsquo;industrie du cacao.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je vois cela comme une bonne raison de combiner ces drapeaux-l\u0026agrave; au lieu d\u0026rsquo;autres, sans qu\u0026rsquo;il faille interpr\u0026eacute;ter cela comme un discours postcolonial. De m\u0026ecirc;me, ta d\u0026eacute;cision de cr\u0026eacute;er du chocolat ne semble pas \u0026ecirc;tre une critique de notre soci\u0026eacute;t\u0026eacute; de consommation, mais le simple fruit d\u0026rsquo;une possibilit\u0026eacute; technique ou commerciale. N\u0026eacute;anmoins je me demande ce que tu en penses. Comment ton travail avec le chocolat se positionne-t-il par rapport aux lunettes solaires produites et mises en vente par Alex Israel (Freeway Eyewear, depuis 2010)\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il vend des lunettes de soleil\u0026nbsp;? Je ne savais pas. Et c\u0026rsquo;est cher\u0026nbsp;? il semble jouer sur le caract\u0026egrave;re sp\u0026eacute;culatif et sur le principe de la plus-value artistique appliqu\u0026eacute; \u0026agrave; de simples lunettes de soleil. Mon travail est, je crois, tr\u0026egrave;s diff\u0026eacute;rent. Au d\u0026eacute;part, j\u0026rsquo;utilise mon int\u0026eacute;r\u0026ecirc;t et mon gout pour la cuisine pour \u0026laquo;\u0026nbsp;cr\u0026eacute;er\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose qui n\u0026rsquo;existe pas\u0026nbsp;: du bon chocolat au lait, pas trop sucr\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout. Ensuite, il y a s\u0026ucirc;rement une interpr\u0026eacute;tation critique qui vient se greffer l\u0026agrave;-dessus, \u0026agrave; savoir que les artistes et les spectateurs ne sont peut-\u0026ecirc;tre rien de plus que des producteurs et des consommateurs de biens de consommation culturelle.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Ce que je voulais dire, sans vouloir utiliser les termes appropri\u0026eacute;s, c\u0026rsquo;est que le march\u0026eacute; de l\u0026rsquo;art a permis un mode de surproduction par certains artistes comme Jeff Koons, Paul McCarthy, Damien Hirst, Tony Cragg et m\u0026ecirc;me Ai Wei Wei. Ils vendent des petites figurines bas\u0026eacute;es sur leurs \u0026oelig;uvres, qui ne sont pas loin des lunettes solaires ou des voitures de sport sign\u0026eacute;es par des artistes ou encore des produits de maquillage ou d\u0026rsquo;alimentation ou carr\u0026eacute;ment des livres et des programmes de t\u0026eacute;l\u0026eacute;vision produits par des c\u0026eacute;l\u0026eacute;brit\u0026eacute;s, comme Johnny Cash (t\u0026eacute;l\u0026eacute;), Paul Newman (sauce barbecue), Alex Israel (t\u0026eacute;l\u0026eacute;, lunettes solaires, marque de jeans), Miranda Kerr (produits de beaut\u0026eacute; biologiques), Kendall Jenner (tequila), Kim Kardashian (shape wear), Jeffrey Starr (maquillage) et Jordan B. Peterson (livres, d\u0026eacute;bats et conversations sur YouTube).\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth : C\u0026rsquo;est possible. Il y a aussi Cory Arcangel qui a con\u0026ccedil;u une gamme de \u003cem\u003esurfwear \u003c/em\u003e: des draps de lit, des taies d\u0026#39;oreiller et des T-shirts pour passer du temps au lit en surfant sur le net. Sans pouvoir m\u0026rsquo;expliquer, je ne me sens pas proche de ces d\u0026eacute;marches. Mon chocolat n\u0026rsquo;est pas ironique, sarcastique ou d\u0026eacute;senchant\u0026eacute;. C\u0026rsquo;est tout le contraire, je le con\u0026ccedil;ois comme la possibilit\u0026eacute; de faire quelque chose, le degr\u0026eacute; z\u0026eacute;ro de la cr\u0026eacute;ation antistatique. C\u0026rsquo;est au fond ce qu\u0026rsquo;un artiste devrait faire avec son travail. Juste cr\u0026eacute;er quelque chose qui lui manque et qui lui semble utile.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu m\u0026rsquo;as dit que le consum\u0026eacute;risme ne t\u0026rsquo;int\u0026eacute;resse pas comme probl\u0026egrave;me politique, ni comme sujet ou th\u0026egrave;me d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non, effectivement, et tous ces artistes dont tu me parles me semblent \u0026ecirc;tre coinc\u0026eacute;s et fondamentalement d\u0026eacute;s\u0026oelig;uvr\u0026eacute;s. Ils ne savent pas quoi faire. Alors, ils miment la production industrielle de mani\u0026egrave;re ironique. Moi, j\u0026rsquo;essaie juste d\u0026rsquo;int\u0026eacute;grer mes activit\u0026eacute;s parall\u0026egrave;les dans le champ de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- En tant que jeune artiste, tu avais remarqu\u0026eacute; que chaque fois que tu voulais faire de l\u0026rsquo;art, tu bloquais. Mais tu avais aussi remarqu\u0026eacute; que les activit\u0026eacute;s que tu d\u0026eacute;ployais pendant le reste du temps se d\u0026eacute;roulaient plus librement.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui. Et plus spontan\u0026eacute;ment et de mani\u0026egrave;re plus cr\u0026eacute;ative. Et si ce que dit Beuys est vrai, c\u0026rsquo;est-\u0026agrave;-dire que je suis fondamentalement un artiste comme chaque \u0026ecirc;tre humain, alors tout ce que je fais est de l\u0026rsquo;art.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Je me rappelle d\u0026rsquo;un film que tu avais fait en demandant \u0026agrave; quelques personnes de choisir un poste de radio (Programmes #1, 1992). Il me semblait que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait le bruit entre les postes qui t\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Non. Ce qui m\u0026rsquo;int\u0026eacute;ressait, c\u0026rsquo;est que ces personnes \u0026eacute;taient en train de chercher dans quel \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit elles se trouvaient. Que comprendre de quoi on a envie n\u0026rsquo;est pas une chose qui se donne si facilement. Ces personnes \u0026eacute;taient comme vides, pour ainsi dire, mais un certain poste allait les remplir. Ce qu\u0026rsquo;elles allaient \u0026eacute;couter n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas d\u0026eacute;termin\u0026eacute; ou connu d\u0026rsquo;avance. L\u0026rsquo;\u0026eacute;v\u0026eacute;nement \u0026ndash; le poste de radio, la musique \u0026ndash; \u0026eacute;tait ce qui allait d\u0026eacute;terminer leur \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;esprit, pas l\u0026rsquo;inverse.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tout comme un artiste peut agir sans pr\u0026eacute;m\u0026eacute;ditation\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Nous sommes en r\u0026eacute;alit\u0026eacute; plus souvent dans un besoin d\u0026rsquo;absorbation que dans un besoin d\u0026rsquo;expression. Le probl\u0026egrave;me pour un artiste, c\u0026rsquo;est qu\u0026rsquo;on lui demande pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment toujours d\u0026rsquo;exprimer quelque chose, comme si c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;artiste de savoir s\u0026rsquo;exprimer. Mais c\u0026rsquo;est faux\u0026nbsp;! Tout le monde est toujours sous la pression de devoir s\u0026rsquo;exprimer et de devoir se justifier.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; Il est exig\u0026eacute; \u0026agrave; chaque instant et de tout un chacun de s\u0026rsquo;exprimer sur ceci ou cela, d\u0026rsquo;avoir des sentiments, des opinions, des id\u0026eacute;es sur tout, sur soi, sur le monde\u0026hellip; Il faut continuellement s\u0026rsquo;analyser soi-m\u0026ecirc;me pour se comprendre profond\u0026eacute;ment et \u0026ecirc;tre en harmonie avec soi et le monde\u0026hellip; Quel travail\u0026nbsp;! Quelle fatigue\u0026nbsp;! Et si le privil\u0026egrave;ge de l\u0026rsquo;art \u0026eacute;tait justement de pouvoir suspendre ce moment de l\u0026rsquo;expression\u0026nbsp;? Ne pas avoir \u0026agrave; s\u0026rsquo;exprimer\u0026hellip; D\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre simplement en \u0026eacute;tat d\u0026rsquo;absorbation et de communion par le biais d\u0026rsquo;activit\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; La responsabilit\u0026eacute; d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre artiste \u0026laquo;\u0026nbsp;professionnel\u0026nbsp;\u0026raquo; emp\u0026ecirc;che pr\u0026eacute;cis\u0026eacute;ment d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre cr\u0026eacute;atif. On est paralys\u0026eacute; par l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e qu\u0026rsquo;il va falloir montrer cela et en parler, qu\u0026rsquo;il va falloir justifier la chose. Le chocolat, par contre, provient du fait que j\u0026rsquo;aime bien cuisiner. C\u0026rsquo;est une activit\u0026eacute; parall\u0026egrave;le, libre, qui me permet d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre actif sans avoir \u0026agrave; cr\u0026eacute;er du sens et du discours.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; De temps en temps, j\u0026rsquo;int\u0026egrave;gre le fruit d\u0026rsquo;une de ces activit\u0026eacute;s non artistiques dans le champ de l\u0026rsquo;art. \u0026Ccedil;a marche parce qu\u0026rsquo;il n\u0026rsquo;y a plus de pression. Je me permets d\u0026rsquo;\u0026ecirc;tre na\u0026iuml;f, de ne pas m\u0026rsquo;inqui\u0026eacute;ter de savoir si ce que je fais va devenir une \u0026oelig;uvre d\u0026rsquo;art. Si tu n\u0026rsquo;as pas cette libert\u0026eacute;, tu changes toujours ton objet de cr\u0026eacute;ation par rapport aux attentes du domaine de l\u0026rsquo;art. Il y a de l\u0026rsquo;autocensure.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans l\u0026rsquo;exposition se trouve une voiture SAAB avec une plaque num\u0026eacute;rique portant l\u0026rsquo;inscription \u0026laquo;\u0026nbsp;Herman\u0026nbsp;\u0026raquo; et des si\u0026egrave;ges rev\u0026ecirc;tus d\u0026rsquo;un cuir imprim\u0026eacute; avec des noms d\u0026rsquo;artistes. Comment cette pi\u0026egrave;ce a-t-elle vu le jour\u0026nbsp;? \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: D\u0026rsquo;abord, j\u0026rsquo;avais besoin d\u0026rsquo;une pr\u0026eacute;sence monumentale dans la salle d\u0026rsquo;exposition pour contrebalancer l\u0026rsquo;installation o\u0026ugrave; est projet\u0026eacute;e ma version du film \u003cem\u003eJungle Book\u003c/em\u003e.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Une version qui est issue de la possibilit\u0026eacute; de remonter des bandes de son. Chaque animal parle une autre langue. La panth\u0026egrave;re noire parle l\u0026rsquo;arabe, Baloo, l\u0026rsquo;h\u0026eacute;breu, Mowgli, l\u0026rsquo;espagnol et le vautour, le n\u0026eacute;erlandais.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je me suis alors demand\u0026eacute; quels grands objets j\u0026rsquo;avais \u0026agrave; ma disposition et j\u0026rsquo;ai pens\u0026eacute; \u0026agrave; ma voiture, que le collectionneur Herman Daled m\u0026rsquo;avait donn\u0026eacute;e en \u0026eacute;change d\u0026rsquo;une \u0026oelig;uvre. Elle avait d\u0026eacute;j\u0026agrave; beaucoup servi et elle \u0026eacute;tait d\u0026eacute;j\u0026agrave; assez fatigu\u0026eacute;e. Je me disais que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait dommage de jeter une voiture qui avait vu passer autant de gens et que c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait une bonne occasion de la faire r\u0026eacute;parer et nettoyer.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment as-tu choisi les noms d\u0026rsquo;artistes int\u0026eacute;gr\u0026eacute;s dans le rev\u0026ecirc;tement des si\u0026egrave;ges\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Ce sont tous les artistes de sa collection. J\u0026rsquo;aimais bien l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de cet objet qui permet de faire circuler leur nom, tout en posant son cul dessus.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Tu viens de mentionner la responsabilit\u0026eacute; de l\u0026rsquo;artiste qui consiste \u0026agrave; devoir parler de son travail. Penses-tu vraiment que les artistes soient oblig\u0026eacute;s aujourd\u0026rsquo;hui de parler de leur art\u0026nbsp;? Qui pourrait les obliger\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Je crois qu\u0026rsquo;aujourd\u0026rsquo;hui, les artistes doivent malheureusement justifier leur travail. Tout les y oblige. Mais encore une fois, ce n\u0026rsquo;est m\u0026ecirc;me pas un devoir de l\u0026rsquo;artiste, c\u0026rsquo;est le monde entier qui doit se justifier continuellement. En plus, en ce moment, les justifications doivent \u0026ecirc;tre d\u0026rsquo;ordre social et politique. Personnellement, cela me met toujours mal \u0026agrave; l\u0026rsquo;aise d\u0026rsquo;entendre un artiste expliquer la pr\u0026eacute;tendue signification de son \u0026oelig;uvre.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp;\u0026nbsp; En tant que jeune artiste, j\u0026rsquo;ai voulu croire Duchamp, qui disait que tout est potentiellement de l\u0026rsquo;art. Mais je me suis tr\u0026egrave;s vite rendu compte qu\u0026rsquo;il fallait quand m\u0026ecirc;me se justifier. Ainsi, lorsque j\u0026rsquo;ai montr\u0026eacute; pour la premi\u0026egrave;re fois le film \u003cem\u003eBeyond\u003c/em\u003e (1994), pour lequel j\u0026rsquo;avais invit\u0026eacute; des gens \u0026agrave; choisir des synonymes sur un ordinateur (le film montre l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran de l\u0026rsquo;ordinateur avec les mots qui apparaissent), le commissaire de l\u0026rsquo;exposition n\u0026rsquo;a pas compris la pi\u0026egrave;ce et a voulu savoir comment elle s\u0026rsquo;int\u0026eacute;grait dans l\u0026rsquo;histoire de l\u0026rsquo;art. Apparemment, faire entrer n\u0026rsquo;importe quel objet dans le champ de l\u0026rsquo;art, m\u0026ecirc;me apr\u0026egrave;s Duchamp, n\u0026rsquo;\u0026eacute;tait pas aussi facile que cela.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Parlons de tes sculptures vomissure-spaghetti \u0026agrave; l\u0026rsquo;aspect f\u0026eacute;cal intitul\u0026eacute;es \u0026laquo;\u0026nbsp;Fried Chicken Flavoured Polyethylene\u0026nbsp;\u0026raquo; (2015). \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: J\u0026rsquo;ai voulu cr\u0026eacute;er un mat\u0026eacute;riau qui ne sert \u0026agrave; rien, une sorte de monstre, une aberration industrielle, bas\u0026eacute;e sur la possibilit\u0026eacute; de r\u0026eacute;unir deux produits industriels, juste parce que c\u0026rsquo;est possible.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- L\u0026rsquo;expo contient plusieurs \u0026oelig;uvres pour lesquelles tu as suivi la main droite ou gauche d\u0026rsquo;une actrice, d\u0026rsquo;un artiste, de Sigmund Freud ou de Jacques Lacan. Tu prends des extraits de film et tu suis le mouvement de leur main. En r\u0026eacute;sultent des dessins noirs sur une vitre, laquelle est ensuite plac\u0026eacute;e devant l\u0026rsquo;agrandissement d\u0026rsquo;une image du film. Ou, dans le cas de Freud et de Lacan, on voit des films qui cr\u0026eacute;ent des dessins blancs qui semblent se figer \u0026agrave; l\u0026rsquo;int\u0026eacute;rieur de l\u0026rsquo;\u0026eacute;cran.\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Exact.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment tu fais les dessins\u0026nbsp;? \u0026Agrave; la main\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Avec Lacan, c\u0026rsquo;\u0026eacute;tait un ordinateur qui suivait un pixel dans sa main. Les autres sont faits \u0026agrave; la main.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Comment a surgi l\u0026rsquo;\u0026oelig;uvre \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo;\u0026nbsp;(2013) : un ensemble de r\u0026eacute;cipients en verre remplis de liquides color\u0026eacute;s\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Le titre est emprunt\u0026eacute; aux a\u0026eacute;roports. En lisant la pancarte qui disait de vider les \u0026laquo;\u0026nbsp;Liquids and Gels\u0026nbsp;\u0026raquo; avant de passer la s\u0026eacute;curit\u0026eacute;, cette injonction m\u0026rsquo;a sembl\u0026eacute; tellement li\u0026eacute;e \u0026agrave; notre existence imm\u0026eacute;diate que dans 5 ou 10 ans, peut-\u0026ecirc;tre, cette phrase ne voudra plus rien dire. Je l\u0026rsquo;ai not\u0026eacute;e dans un carnet, car je croyais que \u0026ccedil;a pouvait faire un beau titre. Plus tard, en imaginant une \u0026oelig;uvre qui irait bien avec ce titre, j\u0026rsquo;ai eu simplement l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e de remplir des vases avec des liquides et des gels de diff\u0026eacute;rentes couleurs dans des quantit\u0026eacute;s prohib\u0026eacute;es en 2021.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- J\u0026rsquo;ai regard\u0026eacute; ton film \u0026laquo;\u0026nbsp;Where is Rocky II\u0026nbsp;?\u0026nbsp;\u0026raquo;\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Qu\u0026rsquo;en penses-tu\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Dans le film, tu demandes \u0026agrave; un d\u0026eacute;tective de chercher un faux rocher qu\u0026rsquo;Ed Ruscha aurait fait construire pour cacher quelque chose dans le d\u0026eacute;sert. Je suppose qu\u0026rsquo;en r\u0026eacute;alit\u0026eacute;, il a vraiment fait construire un tel faux rocher pour cacher quelque chose et que ton film est parti de ce fait. Le film contient des images d\u0026rsquo;un documentaire anglais datant des ann\u0026eacute;es septante, dans lequel on voit Ruscha d\u0026eacute;placer un faux rocher dans le d\u0026eacute;sert. J\u0026rsquo;imagine qu\u0026rsquo;il a fait cela parce que les r\u0026eacute;alisateurs du documentaire lui avaient demand\u0026eacute; de \u0026laquo;\u0026nbsp;faire\u0026nbsp;\u0026raquo; quelque chose comme ils ont l\u0026rsquo;habitude d\u0026rsquo;exiger de la part des artistes, ignorant que ceux-ci ne cr\u0026eacute;ent pas de l\u0026rsquo;art sur commande. Par exemple, il y a un documentaire sur Panamarenko o\u0026ugrave; on le voit couper une caisse de transport en deux avec une tron\u0026ccedil;onneuse. Ai-je raison\u0026nbsp;? Ruscha a-t-il vraiment fait construire un faux rocher pour cacher quelque chose\u0026nbsp;?\u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Oui, lors de la construction de sa maison dans le d\u0026eacute;sert, pour cacher les outils de peur qu\u0026rsquo;ils ne soient vol\u0026eacute;s.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u003cem\u003e- Alors je trouve qu\u0026rsquo;il faudrait compl\u0026eacute;ter le film avec un \u0026eacute;pilogue dans lequel un juge d\u0026rsquo;instruction interrogerait l\u0026rsquo;artiste Bismuth sur l\u0026rsquo;id\u0026eacute;e sous-jacente et pass\u0026eacute;e sous silence du film, \u0026agrave; savoir que si Ruscha a vraiment fait construire un faux rocher pour une raison non artistique, dans l\u0026rsquo;univers bismuthien, cette pi\u0026egrave;ce pourrait faire partie de son \u0026oelig;uvre artistique. \u003c/em\u003e\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eBismuth\u0026nbsp;: Il me semble, en effet, que ce soit plut\u0026ocirc;t mon \u0026oelig;uvre au final. Je n\u0026rsquo;ai jamais rencontr\u0026eacute; Ruscha durant le film, mais une fois le film termin\u0026eacute;, il me semble avoir eu le d\u0026eacute;sir de lui emprunter le rocher pour le mettre dans une de mes expos. Je ne me rappelle plus s\u0026rsquo;il a r\u0026eacute;pondu.\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eKosta\u0026nbsp;: Excusez-moi de vous d\u0026eacute;ranger, mais j\u0026rsquo;aimerais dire quelque chose \u0026agrave; Hans. Ce n\u0026rsquo;est pas parce que \u0026laquo;\u0026nbsp;tomates bleues\u0026nbsp;\u0026raquo; n\u0026rsquo;existe pas en bulgare que ce n\u0026rsquo;est pas un bon titre pour un roman. Je trouve que c\u0026rsquo;est un tr\u0026egrave;s bon titre. J\u0026rsquo;ai aussi tr\u0026egrave;s faim. Est-ce qu\u0026rsquo;on pourrait manger\u0026nbsp;?\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003e\u0026nbsp;\u003c/p\u003e\r\n\r\n\u003cp\u003eMontagne de Miel, 30 novembre 2021\u003c/p\u003e\r\n"},{"locale":"es","short_description":"","description":""},{"locale":"el","short_description":"","description":""}],"actors":[]}